Être pauvre, ça gruge plus que le porte-monnaie

Quand, il y a quelques jours, le gouvernement du Québec a présenté sa réforme de l’aide sociale, il n’a pas manqué d’analyses pour la décortiquer. Moi, c’est un témoignage qui m’est revenu en mémoire.

 

Un petit ouvrage, 155 pages, m’a fortement frappée quand je l’ai lu l’an dernier. Sous le titre Heureux les pauvres? (éd. Médiaspaul, 2016), sans faire de politique, sans lancer de polémique, son auteure Nicole Croteau parlait de sa vie.

Et sa vie, c’est celle d’une assistée sociale, de la catégorie «sans contraintes à l’emploi», donc qui a vécu avec un peu plus de 600 $ par mois, auxquels pouvaient s’ajouter 200 $ d’un revenu d’emploi.

Je dis «a vécu» car, comme elle l’écrit, «depuis 2014, je suis pensionnée de la Sécurité de la vieillesse». Et ça change tout. Légère amélioration de sa situation financière d’abord, mais l’important est ailleurs. Citons-la: «La pauvreté des aînés étant moins discriminatoire que celle des assistés sociaux, je ne suis plus la cible de remarques désobligeantes.» C’est pourtant toujours l’argent de l’État…

C’est à cette phrase que je pensais quand le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, a présenté au début décembre le Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale (tant de mots pour parler de pauvreté…).

C’est vrai qu’à sa manière, ce plan est une avancée puisque les prestataires d’aide sociale qui ont une contrainte sévère à l’emploi (ce qui doit répondre  à de stricts critères) verront leurs revenus véritablement augmenter. Bon, il faudra y mettre cinq ans, jusqu’en 2023, pour y arriver, et il sera alors question de 18 000 $ par année, ce qui reste modeste. Mais c’est une nette amélioration par rapport aux 12 749 $ actuellement versés. Sachons l’apprécier.

Mais ça, c’est pour le tiers des assistés sociaux actuels. Les autres, ceux qu’on appelait avant les «aptes au travail» et qui sont devenus des «bénéficiaires n’ayant pas de contrainte reconnue à l’emploi» devront toujours s’en sortir avec moins de 10 000 $ par année, même en 2023 – ce montant pourra même être réduit en cas de refus de participer à des mesures d’intégration à l’emploi.

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Du coup, le débat a repris, le même depuis 40 ans (l’aide sociale a été mise en place au Québec en 1969, mais dès 1973 le programme a commencé à être resserré). Pour les groupes qui luttent contre la pauvreté, le gouvernement s’en tient toujours à une opposition entre bons pauvres et mauvais pauvres, jetant l’opprobre sur ces derniers. Pour le gouvernement libéral, il s’agit plutôt de miser sur l’«autonomie économique» de chacun. Pour le ministre Blais, c’est «un principe de justice sociale élémentaire».

C’est un nouveau vocabulaire, qui change des arguments de gouvernements précédents: la réforme de l’aide sociale a déjà été expliquée par la lutte contre les fraudeurs du système ou les exigences du développement économique. Mais au fond, l’approche politique ne varie pas. Ce que les élus veulent dire, c’est que si l’on peut travailler, on doit le faire. À chacun sa place, son effort, son sens de la responsabilité. Et c’est une théorie applaudie par la grande majorité d’entre nous.

Mais justement, c’est de la théorie. Ou plutôt, il y a différentes façons de parler de sa place, de son effort, de sa responsabilité (oh que je suis tentée ici de mettre les mots «évasion fiscale!»…, mais tenons-nous-en aux pauvres).

Ainsi, la diminution de la pauvreté des familles avec enfants au cours de la dernière décennie n’est pas due à leurs efforts personnels mais au fait que le Québec a mis en place des politiques familiales pour les soutenir. La construction de logements sociaux a aussi un effet structurant pour l’équité sociale.

De même, une Nicole Croteau a fait des efforts et pris ses responsabilités pour être autonome. Elle était même travailleuse autonome et elle a gagné convenablement sa vie pendant 15 ans. Jusqu’au jour où elle est tombée malade et s’en est mal remise, reprenant difficilement le travail. Contrats plus rares, rechutes, absence de contrats, économies envolées, sans famille ou conjoint pour l’aider… Elle a fini par vendre ce qu’elle a pu. Mais a dû un jour se rendre à l’évidence: ne restait que l’aide sociale. Dont elle voulait rapidement s’extirper.

Sauf que ce qu’elle n’avait pas prévu, ce dont le gouvernement ne parle jamais quand il s’agit d’inciter les pauvres à bouger, c’est qu’outre le manque d’argent, tout le reste va aussi s’effriter.

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Le cercle d’amis qui rétrécit parce que mal à l’aise devant cette pauvreté inattendue. Les leçons que tout un chacun se croit en droit de lui donner et qui minent sa confiance. L’énergie déployée, qui deviendra, pour arriver à manger tous les jours. La difficulté d’aller se chercher un emploi quand on n’a pas les moyens de se payer des billets de bus.

Et puis, plus traîtreusement, «comment démontrer sa compétence quand […] offrir ses services n’est ni plus ni moins qu’un appel au secours?».  De fait, dans nos sociétés qui aiment les gagnants, les employeurs ne sont pas très portés sur la pitié. Quand en plus la fatigue de survivre jour après jour marque les traits, ça les rend encore moins enthousiastes.

Nicole Croteau raconte donc comment, peu à peu, elle a vu sa place rapetisser, sous les regards, les reproches, l’insouciance des autres. Solitude, colère, méfiance, tout ce qu’elle a ressenti se résume dans ce troublant aveu: «Même si je ne suis plus dans l’indigence, l’idée d’inviter des amis à ma table ou de leur apporter un plat continue d’être une menace.» Partager n’est plus un cadeau quand c’est autant de moins pour soi, à qui il reste très, très peu…

Alors l’autonomie… Quel concept fragile! Réalisons-nous, par exemple, que le travail précaire va croissant? Pourtant, il reste sans protection sociale: aux individus de s’arranger! Et à ceux qui tombent, une responsabilité incombe: celle de se remettre en selle, sous peine d’indigence ou de pénalités. Ont-ils l’énergie pour le faire, ont-ils même mangé la veille, sont-ils en train de s’enfoncer? Il n’y a pas une réforme de l’aide sociale qui a le souci de s’assurer de cette base avant d’élaborer un programme d’employabilité.

Nicole Croteau décrit donc la souffrance d’être pauvre et la honte qui en découle; le discours politique, lui, répète que le travail, c’est la santé et la fierté. Soit, mais il faut un pont pour traverser d’un état à l’autre, et il ne peut mener bien loin si les troupes sont exsangues avant même d’avancer. Et la charité, que nous pratiquons beaucoup à cette époque de l’année, n’est qu’un petit baume sur un enjeu bien plus profond, bien plus confrontant quand on y est plongé.


Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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