Les mères ne sont pas des héroïnes

« Il y a autant de façons de vivre sa maternité qu’il y a d’êtres humains, écrit notre rédactrice en chef Crystelle Crépeau. Et autant de voies vers le bonheur qui n’impliquent pas d’expulser un placenta. »

 

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Du plus loin que je me ­souvienne, j’ai voulu des enfants. Plus qu’une certitude, c’était une envie profonde, un vœu ardent. Même jeune, j’étais consciente que ce désir pourrait ne jamais se concrétiser. Car y aspirer est une chose. Y arriver relève plutôt de la loterie. Quand, en plus, on peut se permettre de récidiver, et au moment voulu, j’appelle ça le gros luxe.

Je me sens donc hyper privilégiée d’être maman. Privilégiée parce que c’est ce que « je » souhaitais. Mais mon extase s’arrête là. Jamais je n’ai pensé que ce statut me conférait une supériorité quelconque. Ni que c’était le seul choix valable.

Pourtant, en devenant mère, j’ai intégré à mon insu un club élite, celui des femmes complètes qui ont trouvé la clé du « vrai » bonheur. Et qui ne sont pas des égoïstes. Que non ! Elles ont vaillamment accepté de voir leur corps passer au rotoculteur de l’accouchement, de louer leur poitrine à un petit parasite assoiffé des mois durant, de se lever 20 fois par nuit, d’essuyer du vomi et des nez morveux, de consoler, écouter, éduquer, rassurer… Tout ça 24 heures sur 24, pendant des années, sans beaucoup de possibilités de répit.

Ben voyons. Personne ne fait des bébés par dévouement ou pour le plaisir de se payer un stage à vie au pays de l’abnégation. C’est ce qui vient avec. Ce sont les effets secondaires d’une envie beaucoup plus grande : connaître un amour absolu, guider un petit être, vivre des bonheurs quotidiens avec lui, le voir grandir. Toutes des raisons plutôt égoïstes à mes yeux. Et, surtout, très personnelles.

J’ai mis un moment à me rendre compte que je faisais partie du cercle des héroïnes qui ont fait le bon choix. On ne m’a pas envoyé un badge et une lettre de félicitations le jour où mon chum a coupé le cordon ombilical. C’est en passant le cap de la mi-trentaine, l’an dernier, que cette réalité m’a sauté au visage. Soudainement, le fait que j’aie ou non une progéniture avait grimpé de trois échelons dans l’intérêt public. Comme si, à partir de 35 ans, les filles devaient rendre des comptes sur leur fertilité.

Maintenant, la question « As-tu des enfants ? » arrive parfois avant « Que fais-tu dans la vie ? ». Et, pour mes amies qui répondent par la négative, elle est toujours suivie de « En veux-tu ? ». Mettons une chose au clair. Les trentenaires sans enfants se divisent en trois catégories : celles qui remettent ça à plus tard et n’en peuvent plus de se faire demander leur plan quinquennal de reproduction, celles qui en voudraient mais ne le peuvent pas et pour qui le sujet est souvent douloureux, et celles qui n’en veulent pas et en ont ras le bol de passer pour des monstres d’égoïsme ou des carriéristes. On s’entend qu’aucune n’a envie de se justifier devant une personne qu’elle ne connaissait pas il y a cinq minutes.

De la même manière, je ne comprends pas les sourires approbateurs qu’on me décoche lorsque je réponds que j’ai deux petits, ni les airs de connivence des autres mères lorsqu’elles découvrent que je suis « une des leurs ». Bien sûr, nous partageons certaines expériences. Nous ­passons par des étapes inévitables. C’est sympa d’échanger sur la dernière perle de Junior ou le Terrible Two de Fillette. Mais là s’arrête notre zone commune.

Il y a autant de façons de vivre sa maternité qu’il y a d’êtres humains. Et autant de voies vers le bonheur et la plénitude qui n’impliquent pas d’expulser un placenta. C’est une question à choix multiples qui ne comporte pas de bonne réponse, sinon celle qui nous convient.

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Maman-Fille
Photo: iStock

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