Prostitution ou travail du sexe?

La résolution de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) a ramené dans l’actualité un débat qui déchire les féministes depuis des décennies.

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Photo: Eric Ward

 

La récente prise de position de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) à propos de la prostitution/travail du sexe a ramené à l’avant-scène un débat aussi houleux qu’ancien au sein de la société et entre les féministes elles-mêmes. Ce que je pense de ladite résolution? J’y reviendrai. D’abord, voici quelques faits:

L’âge moyen d’entrée dans la prostitution au pays se situe entre 14 et 15 ans. Ces adolescentes se retrouvent généralement manipulées et exploitées par des proxénètes.

– Le trafic humain a cours au pays. Des femmes venues d’ailleurs, espérant trouver chez nous un avenir meilleur, sont retenues contre leur gré, sans leurs papiers, dans des salons de massage où des actes de prostitution ont lieu.

– Il existe par ailleurs un certain nombre de femmes entrepreneures, travailleuses du sexe autonomes, qui exercent leur métier en toute liberté de choix et de conscience, parfois de leur propre domicile, sans l’intermédiaire de qui que ce soit.

Ces réalités divergentes, ces expériences diamétralement opposées, cohabitent au sein d’une seule et même «industrie», qu’on la nomme travail du sexe ou prostitution; un peu comme le paquebot et le kayak sont tous deux des embarcations maritimes. Comme disent les Chinois, same but different

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Les deux faces de la pièce

On constate que les deux situations – le travail du sexe par choix et la prostitution par coercition ou faute de meilleure option – n’ont à peu près rien à voir l’une avec l’autre, ou si peu. Pourtant, on assiste depuis des années à un dialogue de sourds entre les parties, bien campées sur leur position. Et tout le monde perd au change. Après tout, l’idée n’est pas de l’emporter sur son adversaire ou d’avoir raison à tout prix, mais bien d’assurer aux unes et aux autres la sécurité, la dignité et la liberté.

Je suis irritée par les grandes généralisations dans ce dossier. J’ai autant de mal à acheter le discours selon lequel la totalité des femmes impliquées dans l’industrie du sexe, sans exception, sont victimes d’exploitation, tout comme celui de la minorité «privilégiée» du travail du sexe, constituée d’entrepreneures individuelles qui clament «mon droit, mon choix». Ces dernières tendent à occulter la réalité de beaucoup trop de femmes coincées dans une situation qu’elles n’ont pas eu le luxe de choisir, qu’elles s’y soient retrouvées après avoir été manipulées, maltraitées ou agressées sexuellement dans leur jeunesse, notamment. On le sait, tout le monde n’a pas la chance de naître sous une bonne étoile.

 

Manque de nuance ou parti pris?

Par définition, le rôle historique de la FFQ a toujours été de fédérer. Tout en reconnaissant aux travailleuses du sexe par choix leur libre arbitre et agentivité, il ne fallait absolument pas donner l’impression de perdre de vue toutes ces femmes (souvent mineures) victimes de coercition, de pauvreté économique, de manipulation et de proxénétisme.

Il aurait fallu pour cela que la fédération explicite davantage la complexité de la situation et la diversité des expériences, au lieu de donner l’impression de trancher en faveur d’un camp en particulier, créant forcément des divisions et du ressentiment.

Le texte de la résolution contient bien une timide évocation, du bout des lèvres, de cette dualité, à savoir que si certaines femmes exercent le travail du sexe par choix, d’autres sont exploitées, mais on ne sent pas de réelle compréhension de la gravité de la situation pour ces dernières et de l’enjeu systémique que cela implique.

Pour plusieurs femmes qui vivent dans une situation financière précaire et/ou qui souffrent de dépendances et/ou de problèmes de santé mentale, vendre leur consentement sexuel et offrir leur corps au plus offrant ne résulte pas d’un choix libre et assumé, mais bien de ce qui leur apparaît comme une nécessité de dernier recours. Cette réalité, il semble bien que la FFQ l’a un peu perdue de vue.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle est aussi l’animatrice à la barre du magazine culturel Nous sommes la ville à l’antenne de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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