Cancer des ovaires: la poudre pour bébés au banc des accusés

Cancérigène, la poudre pour bébés? Le débat fait rage.

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Photo: iStock/Thitaree Sarmkasat

C’est une saga judiciaire et scientifique qui gagne de l’ampleur. On suspecte le talc contenu dans la poudre pour bébés de causer le cancer des ovaires. Les allégations sont-elles fondées? Johnson & Johnson est au banc des accusés. D’ici à ce que la justice et la science tranchent, Santé Canada prône la prudence. Quelques points de repère.

Le talc, c’est quoi au juste?

Le talc est un minéral exploité dans des mines à ciel ouvert. Il est composé de magnésium, de silicium et d’oxygène. Le talc – dont les particules sont jusqu’à 40 fois plus fines qu’un cheveu – est l’ingrédient principal de la poudre pour bébés.

À quoi nous sert-il?

Commercialisé pour les bébés dès 1893, le talc est aujourd’hui utilisé par les adultes, surtout les femmes, pour leur hygiène corporelle. Il absorbe l’humidité et les odeurs, et laisse un doux film sur la peau après la douche ou le bain. Saupoudré avant l’épilation, il réduit les irritations et les rougeurs, car il permet à la cire de mieux adhérer aux poils. Certaines femmes en mettent aussi sur leurs serviettes sanitaires ou dans leurs sous-vêtements.

Ce qu’on lui reproche 

Comme le talc est un minéral, ses particules ne se dissolvent pas à l’intérieur du corps. Appliqué dans la région génitale, il peut pénétrer dans le vagin et remonter vers les ovaires où il se fixerait, selon des études scientifiques. Sa présence créerait de l’inflammation et pourrait accroître le risque de cancer.

Respirer du talc à répétition est nocif: les personnes qui s’en sont servi pour leur toilette intime quotidienne pendant des décennies sont aussi inquiètes pour leur santé pulmonaire.

Des études contradictoires

Les experts ne s’entendent pas. Depuis 1971, des recherches concluent que la présence de talc dans les ovaires peut provoquer le cancer, alors que d’autres estiment plutôt que ce risque est faible, ou même nul.

Ce qu’en disent les institutions

Pour le moment, Santé Canada déconseille aux femmes d’utiliser du talc dans la zone des organes génitaux. Le ministère fédéral fait une évaluation des risques et pourrait éventuellement restreindre ou interdire l’utilisation de talc dans certains cosmétiques, produits de santé naturels ou médicaments en vente libre. Même son de cloche du côté du Centre international de recherche sur le cancer, qui relève de l’Organisation mondiale de la santé. Pour l’American Cancer Society, le risque est très faible et d’autres études sont nécessaires. Le National Cancer Institute, un autre organisme américain, indique pour sa part qu’il n’existe pas de lien entre la poudre de talc et le cancer des ovaires.

La question de l’amiante

Johnson & Johnson est parfois attaqué sur un autre front: le mésothéliome, une forme de cancer mortelle liée à l’exposition à l’amiante. Cette fibre minérale cancérigène est naturellement présente dans certaines mines de talc. Depuis 1976, il existe des normes de pureté pour le talc utilisé dans les produits cosmétiques – il doit être exempt d’amiante, sauf à l’état de traces. Mais, en décembre 2018, l’agence de presse Reuters rouvre le dossier. Selon celle-ci, de la poudre pour bébés contaminée à l’amiante pourrait avoir été commercialisée par Johnson & Johnson de 1971 au début des années 2000 sans que les dirigeants de l’entreprise prennent les mesures appropriées. De son côté, Johnson & Johnson a toujours affirmé que sa poudre pour bébés était sans danger pour la santé.

1982
Une étude portant sur 215 femmes démontre que l’usage du talc sur les parties génitales peut être lié au cancer des ovaires. Des résultats confirmés par une seconde étude menée en 2016 par le même chercheur, le Dr Daniel Cramer, professeur d’obstétrique, de gynécologie et de biologie reproductive à l’Hôpital Brigham and Women de Boston

2013
Deane Berg, une Américaine de 56 ans, intente le premier procès contre Johnson & Johnson en lien avec le cancer des ovaires. Ses avocats accusent la société d’avoir été au courant de la nocivité potentielle du talc et de ne pas en avoir avisé les consommatrices. Le tribunal a reconnu la multinationale coupable, mais la victime n’a pas reçu de dédommagement financier.

de 2013 à 2019
Une demi-douzaine de tribunaux aux États-Unis condamnent le fabricant de poudre pour bébés à payer des millions de dollars à des femmes souffrant du cancer des ovaires ou aux proches de celles qui ont été emportées par cette maladie. Mais la plupart des jugements sont cassés en appel.

mai 2018
Une action collective est autorisée par la Cour supérieure du Québec au nom de Rosemary Kramas, dont le cancer des ovaires a été diagnostiqué en 2002. Quelques jours plus tard, une autre action de groupe est déposée devant la Cour supérieure de l’Ontario au nom de Thérèse Bernier, décédée en mars 2018. Aucune date de procès n’est encore fixée.

août 2018
4,7 milliards. C’est, en dollars américains, le montant de la dernière condamnation de Johnson & Johnson aux États-Unis dans le cadre d’un procès intenté par 22 femmes souffrant du cancer des ovaires. Le verdict est tombé en août 2018, mais la multinationale a fait appel et nie toute responsabilité.

 

Sources : Santé Canada, Organisation mondiale de la santé, American Cancer Society, National Cancer Institute, Société canadienne du cancer, Cancer de l’ovaire Canada, The Journal of Obstetrics and Gynaecology of the British Commonwealth, Pubmed, Merchant Law Group LLP, Rochon Geneva LLP, The Globe and Mail, THE New York Times, THE Washington Post, Bloomberg, Slate, Radio-Canada, reuters.

 

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