Psychologie

Frères et soeurs: entre fusion et rivalité

On les aime, on les déteste... ou ils nous indiffèrent. Pourquoi les liens fraternels sont-ils si compliqués?

Photo: Stefanie Aumiller/Getty Images

Photo: Stefanie Aumiller/Getty Images

« Quand Noël approche, j’ai toujours le cœur un peu serré, dit Rose, septième enfant d’une famille nombreuse. Rencontrer mes frères et sœurs me demande un gros effort. Je n’ai rien à leur dire. »
Rien, vraiment ? « On évite des tas de sujets de peur d’être mal interprétés, explique-t-elle. On est polis, civilisés, mais, entre nous, il n’y a pas d’amitié. » Chaque année, Rose se pose la même question : aller au party familial des fêtes ou rester chez elle ? « Mais je décide toujours d’y retourner, confie-t-elle. Pour la continuité. Pour mes enfants aussi… »

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les relations entre frères et sœurs sont compliquées. Sous un vernis d’indifférence se cache un mélange d’amour, de complicité, de rivalité et de colère, selon la thérapeute Nicole Prieur, auteure de Petits règlements de comptes en famille (Albin Michel). On a tous vécu à la même adresse, partagé les mêmes parents, mais… « On idéalise beaucoup les liens fraternels, dit-elle. En réalité, le fait de grandir ensemble ne garantit pas la qualité des relations qu’on développera plus tards ».

Et puis, sommes-nous obligés de fréquenter nos frères et sœurs ? Et devons-nous les aimer ? Non, répond tout de go la psychanalyste Jeanne Safer, spécialiste de la fratrie et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet. « Toutes les trahisons ne doivent pas obligatoirement être pardonnées. L’amour fraternel doit se mériter », soutient-elle.

L’Américaine ne fait pas dans la dentelle. Ni dans la culpabilité. Dans Cain’s Legacy, elle raconte que, lorsque son unique frère est mort, elle n’a éprouvé que du soulagement. « Notre relation a débuté dans le ressentiment et s’est terminée dans le plus froid des silences », décrit-elle.

Jeanne était la préférée de ses parents, la petite sœur qui excellait dans tout alors que son frère accumulait les échecs. « J’ai longtemps pensé que j’avais eu la meilleure part parce que je le méritais. » Un an après ce décès, en entendant jouer une pièce de jazz que son frère adorait, elle a fondu en larmes : « Au fond, j’étais en deuil de cette relation gâchée. Il me manquait le profond sentiment de sécurité que procure l’amour fraternel. »

Des hostilités qui perdurent

Nous avons tous nos histoires familiales. Moi aussi, j’ai eu une petite sœur parfaite, qui aurait pu devenir ma pire ennemie. Sa naissance m’a reléguée au second rang. Puis, en grandissant, elle est devenue belle, gentille, brillante. Face à une cadette aussi performante, la partie était perdue d’avance. Ma seule option : endosser le rôle de la méchante. Ce que j’ai fait.

Nous aurions pu nous détester à jamais, mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Quelques années après avoir quitté la maison, nous nous sommes retrouvées. J’ai alors découvert que nous parlions le même langage. Nous pouvions rejouer le film de notre enfance… et même guérir ensemble de certaines blessures. J’habite un appartement juste au-dessus du sien – c’est dire comme nous sommes proches ! Et ses enfants sont un peu les miens.

La psychanalyste Jeanne Safer trouve que j’ai bien de la chance. « Si on arrive à surmonter les conflits de l’enfance, on peut atteindre un degré d’intimité tout à fait unique », affirme-t-elle. Qui mieux qu’un frère ou une sœur peut comprendre la culture et le non-dit de la famille ? Et qui peut le mieux décoder ses secrets ?

Reste que la rivalité fait partie de l’équation de la fratrie. Il s’agirait d’une réaction tout à fait normale, que les experts relient à l’évolution. Les rejetons de toutes les espèces, y compris la nôtre, luttent pour l’amour de leurs parents. Les contes comme les textes sacrés des grandes religions sont remplis de récits où les uns et les autres se volent, se jalousent et s’entretuent.

Selon Jeanne Safer, le tiers des adultes vivraient des conflits durables avec leurs frères ou leurs sœurs, proportion qui pourrait même atteindre 45 %, indiquent d’autres spécialistes. On ne parle pas ici d’une petite prise de bec, mais d’une véritable guerre. « Ce qui étonne, ajoute la psychanalyste, c’est de voir à quel point les gens deviennent émotifs quand ils en parlent. Des années plus tard, la douleur est toujours aussi intense. »

Préférence ou problème de perception ?

Ce qui revient souvent, dans ces histoires de relations gâchées, c’est le rôle joué par les parents. « Certaines de mes sœurs étaient considérées comme plus belles et plus intelligentes que les autres, relate Rose. Je ne faisais pas partie des préférées, mais cela ne m’a pas trop affectée, car j’arrivais à prendre ma place… Mais d’autres, par contre, en ont beaucoup souffert. »

Ces préférences sont-elles affaire de perception ? J’ai longtemps pensé que ma mère aimait davantage ma sœur cadette – même si elle le niait. Par contre, elle-même est convaincue que sa propre mère préférait ses garçons. J’ai posé la question à ma grand-mère, qui m’a juré que ce n’était pas vrai. Alors, qui croire ?

Une enquête publiée en 2010 par l’Université de Californie montre que 2 mères sur 3 et 7 pères sur 10 ont une préférence pour un de leurs enfants – la plupart du temps l’aîné. Or, même lorsque les parents nient l’évidence, les autres membres de la famille ne sont pas dupes. (Demandez-leur qui est le favori et ils vont tous désigner le même enfant !)

En fait, il faudrait peut-être parler de narcissisme plutôt que de favoritisme. C’est ce qu’avance la philosophe et thérapeute familiale Nicole Prieur. « De façon inconsciente, les parents auraient tendance à valoriser celui qui leur ressemble le plus, ou qui est le plus apte à devenir ce qu’ils auraient voulu être, précise-t-elle. Ou bien, si l’un des parents se sent menacé, il peut former une alliance avec un enfant, face au conjoint, par exemple. »

Travailleuse sociale et psychothérapeute familiale, Doris Langlois propose une autre explication. « Le parent qui n’a pas réglé un problème dans sa propre enfance va souvent choisir un de ses enfants pour porter la suite de l’histoire. De cette façon, les mêmes conflits se transmettent de génération en génération », dit la coauteure de La psychogénéalogie : transformer son héritage psychologique (Les Éditions de l’Homme).

Tout comme Jeanne Safer, Doris Langlois ne donne de leçons à personne, car elle aussi a vécu de graves tensions familiales. Son bouquin, elle l’a rédigé avec sa sœur cadette, dont elle est très proche. Par contre, sa relation avec l’aînée a été désastreuse. « On s’engueulait, même quand on disait la même chose ! » résume-t-elle.

Il lui est arrivé exactement ce qu’elle décrit dans son livre. « Maman me considérait comme son prolongement, parce que je lui ressemblais, raconte-t-elle. La cadette lui rappelait une tante décédée qu’elle aimait beaucoup. Par contre, l’aînée tenait plus de ma grand-mère, une femme avec laquelle elle a toujours été en conflit. » Et sans surprise, chacune des trois filles a joué le rôle qu’on lui avait assigné. Avec docilité. Les deux plus jeunes sont devenues complices de leur mère. Constamment tenue à l’écart, la plus âgée s’est enfermée dans son agressivité.

À l’âge adulte, Doris Langlois a tenté de rétablir les ponts. Sans succès, pendant des années. « Imaginez, se désole-t-elle, une psychothérapeute qui ne peut résoudre ses problèmes avec sa propre sœur. Je me sentais coupable d’avoir reçu plus qu’elle. »

Les parents, pas toujours en cause

Les frères et les sœurs n’ont pas besoin de leurs parents pour tisser la trame de leurs disputes. « Entre ma petite sœur et moi, ma mère n’avait aucune préférence, dit Mélissa, 40 ans. La cause de notre mésentente, c’est le conjoint de ma sœur, un homme autoritaire qui n’apprécie pas mon franc-parler. »

Après des années de guerre froide, les choses sont en train de rentrer dans l’ordre. « Mais nous n’avons jamais eu de discussion franche sur le sujet et jamais nous ne parlons de son conjoint. » Beaucoup de conflits se terminent ainsi : dans le silence. Est-ce pour cela qu’on finit par n’avoir plus rien à se dire ?

Le vieillissement des parents ouvre la porte à d’autres désaccords. Surgissent alors des questions épineuses comme qui fait quoi pour les aider ou pourquoi ce sont toujours les mêmes qui font tout ? « Tu veux dire, pourquoi c’est toujours LA même, réplique en riant Élise, qui a deux frères. Je ne dis pas qu’ils ne font rien. Mais c’est tout de même moi la responsable en chef du bien-être de nos parents. Comme bien des filles. »

Il existe un autre motif de discorde que Nicole Prieur appelle les petits règlements de comptes. On parle ici de comptes émotifs, même si l’argent fait parfois partie des récriminations. Ce malaise se traduit souvent par des réflexions comme : « C’est toujours moi qui téléphone », « C’est toujours moi qui reçois », « C’est toujours moi qui fais les premiers pas ». Un sentiment d’injustice peut animer les uns et les autres depuis l’enfance et, après des années de déception, on choisit parfois de se réfugier dans l’indifférence, parce que les blessures font trop mal.

Puis, quand l’équilibre des forces est rompu parce que les parents deviennent malades, l’agressivité trop longtemps retenue finit par exploser. Une patiente de Jeanne Safer raconte qu’au moment où sa mère se mourait, elle a demandé qu’on augmente les doses de morphine, même si cela devait abréger sa vie. C’était le souhait que celle-ci avait formulé. Mais ses frères et sa sœur, arrivés au dernier moment, s’y sont opposés, l’accusant même de tentative de meurtre. Ils se sont presque battus au pied du lit… et se sont boudés aux funérailles.

Photo: Stefanie Aumiller/Getty Images

Photo: Stefanie Aumiller/Getty Images

Proches, mais pas trop

« Même sans différend majeur, la disparition des parents met la cohésion familiale à rude épreuve », ajoute Nicole Prieur. Frères et sœurs doivent un jour prendre la responsabilité de leurs relations. « Il faut mettre les rancœurs de côté pour passer à autre chose », explique-t-elle.

Oui, Justine a hérité du service en porcelaine que Sophie rêvait de posséder. Oui, je me suis davantage occupée de maman. Oui, papa a toujours préféré mon frère. Mais est-ce que je veux vraiment mettre fin à la relation pour autant ?

Quand les parents de Rose sont morts, les enfants se sont disputés pour la succession. « Pendant deux ou trois ans, nous avons cessé de nous voir, dit-elle. Puis, l’une d’entre nous a décidé d’inviter les autres à Noël. Depuis ce temps, nous recevons la tribu à tour de rôle. » Pourquoi avoir mis fin aux hostilités ? « Nos parents nous ont probablement légué le sens de la famille, croit-elle. Nous ne sommes pas très proches, mais, s’il arrivait malheur à l’un d’entre nous, tous les autres se mobiliseraient pour lui venir en aide. »

Parfois, malgré toute la bonne volonté du monde, on n’arrive pas à régler les mésententes. « Bien des psychothérapeutes encouragent la réconciliation à tout prix, dit Jeanne Safer. Mais ce n’est pas toujours possible ni même souhaitable. » Étant passée par là – elle a tenté de se rapprocher de son frère peu avant sa mort –, elle ne minimise pas les pertes. Car il y en a. « Il s’agit des plus longues relations de notre vie, fait-elle remarquer. Nous les connaissons depuis plus longtemps que notre conjoint ou que nos amis, et nos parents vont mourir avant eux. Que nous fassions la paix ou non, ce lien va demeurer, du moins à l’intérieur de nous-mêmes. »

Une bonne raison pour aller chercher de l’aide, ne serait-ce que pour comprendre nos propres sentiments. « Nous pouvons décider que notre conjoint n’est plus notre conjoint, mais notre sœur sera toujours notre sœur, dit Doris Langlois. Ce qu’on réglera en thérapie nous sera utile pour le reste de notre vie. »

Après des années d’efforts, la psychothérapeute a fini par améliorer sa relation avec sa sœur aînée. « Pour que certains conflits se règlent, il faut parfois faire preuve de réalisme, soutient-elle. Faire le deuil de la relation idéale et accepter celle que l’on a. » Malgré leur désir de rapprochement, les deux sœurs ont fini par comprendre que, pour adoucir les angles, elles devaient garder une certaine distance. « Parfois, le problème c’est de vouloir être trop proches, conclut Doris Langlois. Il est possible de s’aimer sans vivre une grande intimité. »


Comment faire pour conserver l’harmonie familiale ?

  • Amorcer la discussion. Prenons l’initiative et parlons franchement de ce que nous ressentons avec nos frères et sœurs, nos enfants ou nos parents. Oui, nous entendrons peut-être des choses qui ne nous plairont pas, mais c’est le prix à payer pour pouvoir faire le ménage.
  • Cultiver l’empathie. Essayons de voir les choses du point de vue des autres : ils ont leur propre interprétation de l’histoire familiale.
  • Accepter l’autre. Se réconcilier avec un frère ou une sœur n’a peut-être pas le même sens pour eux que pour nous. Le degré d’intimité souhaité par chacun peut varier, ce qui ne signifie pas que la relation soit condamnée à l’échec.
  • Faire la paix. Même si nos tentatives échouent, nous n’aurons pas perdu notre temps : mieux comprendre nos relations familiales nous aide à voir plus clair en nous. Et à trouver une certaine quiétude.


Aime-t-on (vraiment) un enfant plus que l’autre ?

La plupart des parents essaient d’être le plus équitables possible. « Même si nous aimons tous nos enfants, il est normal d’avoir plus d’atomes crochus avec certains d’entre eux », explique la Dre Patricia Garel, pédopsychiatre au CHU Sainte-Justine.

Le même principe s’applique aux frères et aux sœurs : certains vont mieux s’accorder que d’autres. « Et ce n’est pas parce que les parents veulent qu’ils s’aiment que cela va se produire, ajoute-t-elle. Tout ce que les mères et les pères peuvent faire, c’est aider leurs enfants à négocier avec les sentiments de jalousie inhérents à la nature humaine. Et essayer de leur faire apprécier la richesse d’une relation avec un frère et une sœur. »

Toutefois, les parents doivent se connaître suffisamment pour ne pas projeter leurs propres problèmes sur leurs rejetons. « La plupart d’entre eux y arrivent assez bien », note la psychiatre. Mais ceux qui ont vécu un sentiment d’injustice dans leur enfance, pour ne pas répéter ce qu’ils ont eux-mêmes subi, essaient de comptabiliser très également ce qu’ils donnent à l’un et à l’autre. « Pourtant, on ne peut pas traiter tous les enfants exactement de la même façon, tout simplement parce qu’ils sont différents et qu’ils n’ont pas les mêmes besoins », conclut la Dre Garel.

 

À lire : Les ingrédients d’une famille heureuse.