Ma parole!

Doucement dans ma ruelle

Les ruelles devraient être le territoire des enfants, pense Geneviève Pettersen, pas un endroit pour rouler en fou.

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Quand le soleil et l’été se font attendre, je m’accroche à l’image des palissades grandes ouvertes de ma cour arrière. Je me dis qu’au bout du dernier mois de pluie froide et de grisaille, mes enfants pourront enfin sortir de la maison pieds nus et partir à la recherche de leurs amis de la ruelle. L’été, elle nous appartient, la ruelle.

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Tous mes voisins ouvrent les portes de leurs jardins et laissent enfin s’échapper les petits sur le bitume. Nous, les adultes, on en profite pour sortir le vin blanc, la salsa à la mangue et les tortillas biologiques. On s’installe sur nos chaises pliantes et on regarde tranquillement nos héritiers chasser les escargots, courir après les chats, jouer à la cachette derrière les cabanons et s’inventer des sagas de dragons sanguinaires et de chevaliers courageux qui n’en finissent plus de finir. J’avoue que parfois, on ne les surveille pas tant que ça, occupés que nous sommes à nous raconter nos vies et à nous resservir un peu trop de sancerre. Mais vous comprenez l’idée.

De temps en temps, une voiture passe dans la ruelle. Le conducteur, souvent un voisin, fait bien attention de ralentir puisqu’il sait pertinemment qu’il est en territoire enfantin. Quand ça arrive, ceux qui jouent au hockey tassent leurs filets et les plus grands disent aux plus petits de se tenir le long des clôtures, le temps que la machine fasse son chemin au milieu des ballons, des tonkas, des cordes à danser et des craies échoués un peu partout. D’ailleurs, ça me fait penser que ma plus jeune fille pleure chaque fois qu’une auto ose rouler sur son jeu de marelle. On a beau lui expliquer que ça ne change rien, que son tracé sera encore là quand la voiture sera passée, mais rien n’y fait. Elle éclate en sanglots.

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Par contre, il arrive aussi qu’un gros VUS ou une petite compacte traverse notre territoire en fou. Toutes les fois, mon cœur fait trois tours et je m’imagine le pire. Je me dis que mon garçon de 15 mois aurait pu être en train de jouer dans une flaque d’eau avec un bâton. Et que moi, assise un peu plus loin, je n’aurais pas eu le temps de réagir avant que l’auto écrase son petit corps et que sa tête éclate sur l’asphalte. J’imagine l’arrivée de l’ambulance, les manœuvres de réanimation, évidemment vaines. Bien entendu ­— je touche du bois — cette tragédie ne se produira jamais. Jamais je ne laisserai sans surveillance mon précieux bébé dans la ruelle. Mais je ne peux chasser cette terrible image de mon esprit quand des conducteurs inconscients traversent notre ruelle en trombe.

Vient un âge où, comme parent, on n’a plus le choix de laisser du lousse à nos enfants. On les laisse donc faire le tour du pâté de maisons en trottinette ou en vélo, on les autorise à aller se chercher des popsicles au dépanneur ou à aller jouer chez le sixième voisin. On donne toutes ces nouvelles permissions en essayant de calmer cette petite voix intérieure, celle qui nous chuchote que le pire pourrait surgir, là-bas, au coin de la ruelle, parce qu’un conducteur excédé aura décidé de prendre un raccourci. C’est le propre des parents de s’inquiéter pour leurs enfants, vous me direz. Mais entendons-nous bien: je ne devrais pas avoir à craindre que mes petits se fassent frapper sur leur territoire. Les ruelles devraient être un espace sacré où les enfants peuvent grandir en paix. Pas un raccourci, une zone d’accélération ou un détour pour éviter le trafic.

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Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)