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Société

Incel: plongée dans une idéologie misogyne qui inquiète

Communautés virtuelles, vocabulaire crypté, hiérarchies obsessionnelles : l’univers incel se diffuse et se radicalise. Une idéologie antiféministe à prendre au sérieux. Entretien avec Annvor Seim Vestrheim, l'autrice de l'essai Les incels : du clic à l'attentat.
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Incel: plongée dans une idéologie misogyne qui inquiète

Photo: Getty Images

Les incels haïssent les femmes. Ces hommes qui se disent condamnés au « célibat involontaire » se regroupent en ligne au sein de communautés bien organisées, où la frustration sexuelle et affective se transforme en discours misogyne. Les femmes y sont déshumanisées. Réduites à des stéréotypes, à des fonctions. Et, chez les plus radicalisés, cette haine franchit parfois le seuil du virtuel – pour tuer.

Longtemps cantonnée à des forums marginaux, l’idéologie incel s’est récemment imposée dans l’espace public, notamment avec la diffusion de la série britannique Adolescence (Netflix) ou, plus près de nous, de Doute raisonnable et de Mea Culpa (ICI Télé). C’est précisément ce phénomène que dissèque la journaliste norvégienne Annvor Seim Vestrheim dans un essai percutant, Les Incels : du clic à l’attentat (Remue-ménage, 2025). Détentrice d’une maîtrise en science politique de l’UQAM, elle dresse dans cet ouvrage un portrait peu rassurant de ces hommes qui ont fait de la misogynie un style de vie. Elle souhaite qu’on reconnaisse la dangerosité et la violence de leur discours. Châtelaine l’a rencontrée en janvier dernier.

Incel: plongée dans une idéologie misogyne qui inquiète
Annvor Seim Vestrheim. Photo: Amanda Iversen Orlich

Que signifie le terme « incel »?

Le terme « incel » est la contraction des mots anglais involuntary et celibate (« célibataire involontaire »), celibate signifiant également « chaste ». Majoritairement cisgenres et hétérosexuels, les hommes qui se disent incels adhèrent à l’idée que les femmes les priveraient injustement de relations sexuelles et amoureuses. Selon eux, il s’agirait d’une condition innée, attribuée à une supposée « mauvaise génétique ». Certains invoquent ainsi des traits physiques – une mâchoire jugée peu définie, des poignets trop minces – pour expliquer leur absence de relations intimes.

Quelle est la différence entre les masculinistes et les incels?

Les deux groupes blâment les avancées féministes, qu’ils considèrent comme responsables des maux de la société actuelle ou d’une supposée « crise de la masculinité ». La différence tient toutefois à leur rapport au changement. Les masculinistes croient encore possible de renverser la situation : ils prônent un retour à ce qu’ils perçoivent comme des valeurs traditionnelles, tandis que les incels se montrent plus fatalistes. Ils croient davantage qu’il n’existe aucune échappatoire, qu’ils ne peuvent rien changer.

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Comment avez-vous étudié le mouvement?

J’ai passé cinq ans à faire de la veille sur un forum d’incels. C’était lourd. Au départ, je croyais devoir me tourner vers le dark web, mais je me suis vite rendu compte que plusieurs de ces forums sont en réalité très accessibles. Ça m’a choquée de réaliser que je pouvais trouver un forum comptant 35 000 membres à partir d’une simple recherche Google.

En quoi la façon de parler des incels contribue-t-elle à banaliser le phénomène?



Dans les médias, jusqu’à tout récemment, on parlait peu des incels. Et lorsque le sujet était abordé, c’était souvent sous l’angle de la solitude masculine, en présentant ces personnes comme des victimes. Dans mon propre entourage, on me disait qu’il ne s’agissait que d’un très petit groupe d’hommes marginaux, presque dignes de pitié. Or, les lire uniquement sous l’angle de la solitude, sans inscrire le mouvement incel dans un contexte politique plus large, contribue à banaliser le phénomène. Heureusement, cette perception commence à changer.

Comment reconnaître le discours incel?

Il se reconnaît d’abord à son vocabulaire. Pour parler des femmes, le discours incel s’appuie sur un lexique codé composé de termes volontairement déshumanisants. On y retrouve notamment femoids, qui assimile les femmes à des êtres non humains; roasties, une insulte visant à humilier les femmes perçues comme ayant eu de nombreux partenaires sexuels, en comparant leur sexe à un rôti de bœuf; ou encore holes, qui les réduit à leur anatomie. Ce langage traduit une misogynie explicite; cette vision fait des femmes des objets ou des fonctions. Il se reconnaît aussi à certaines idées centrales : la conviction que les relations seraient régies par une hiérarchie inchangeable fondée sur l’apparence physique, selon laquelle certains sont destinés à être désirés, tandis que d’autres seraient condamnés à l’exclusion affective.

Incel: plongée dans une idéologie misogyne qui inquiète

Quel est, selon vous, le mythe le plus répandu dans le discours incel?

Un des mythes centraux repose sur l’idée que, parce qu’ils sont des hommes hétérosexuels, les femmes leur devraient des relations amoureuses et sexuelles. Ils avancent souvent qu’une minorité d’hommes – environ 20 % – attirerait la majorité des femmes, soit 80 %. Cette prétendue disproportion leur sert à justifier leur haine et leur violence envers les femmes.

Avez-vous des exemples de la normalisation du discours incel?

On en voit lorsque des arguments issus de cette idéologie circulent dans l’espace politique. En Norvège, Simen Velle, chef de l’aile jeunesse du Parti conservateur, affirme que les femmes choisissent toujours les « meilleurs » hommes, en délaissant ainsi toute une catégorie d’autres – un raisonnement incel typique. Aux États-Unis, Kyle Langford, candidat républicain au poste de gouverneur de la Californie, a même proposé que des immigrantes menacées d’expulsion puissent obtenir un sursis d’un an en épousant un incel.

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Peu d’entre eux en viennent aux armes. Doit-on tous les considérer comme dangereux?

Tous les incels n’ont évidemment pas le potentiel de commettre un attentat. En revanche, leur rapport aux femmes suscite des inquiétudes, car l’antiféminisme, en soi, constitue une forme de violence et comporte des risques bien réels.

Y a-t-il des manières de désamorcer ce discours?

Je n’ai pas de solution toute faite, mais j’espère que mon livre peut constituer un premier pas, en contribuant à faire reconnaître le discours incel pour ce qu’il est : dangereux et violent. Il faudra ensuite plus de recherches pour trouver des stratégies concrètes afin de contrer cette idéologie. Il est essentiel de rappeler que cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les personnes qui en sont la cible, c’est-à-dire les femmes et les féministes. Il s’agit d’un enjeu collectif, auquel les hommes doivent impérativement prendre part. Désamorcer le discours incel, c’est le prendre au sérieux, ne pas le banaliser et reconnaître sa dimension politique. C’est une idéologie qui peut tuer.

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Constance Cazzaniga collabore au magazine Châtelaine depuis l'été 2024. Vous avez pu lire cette ancienne journaliste pigiste dans différents magazines québécois et dans les cahiers spéciaux du Devoir, notamment. Anciennement cheffe de la section culturelle au journal Métro, elle se spécialise en culture, société et art de vivre, avec un intérêt marqué pour la mode, la beauté et la gastronomie. Vous la croiserez peut-être dans une salle de spectacle, en train de lire un essai féministe avant la levée du rideau.

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