Société

Et si l’épuisement menaçait davantage les femmes?

Suffit-il de «lâcher prise» et d’«accepter nos imperfections» pour que tout aille bien? Pour les femmes, «il n’existe pour ainsi dire aucun temps de répit, aucun abri», écrit Aurélie Lanctôt.

Aurélie Lanctôt

Aurélie Lanctôt

J’ai constaté que les thèmes que j’ai abordés au cours de cette petite série sur l’intimité se recoupent en ce qu’ils représentent tous une charge qui grève la vie des femmes. Le doute, le sentiment d’insécurité, la violence et ses spectres, tous s’agglutinent et forment une masse qu’on pourrait appeler le « poids du sexisme vécu ». Or les efforts qu’il faut déployer pour supporter ce poids usent. La fatigue, l’épuisement, voilà le sujet que j’ai envie d’aborder pour clore ce cycle. Car il s’agit bien d’un enjeu différencié selon le sexe.

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D’abord, les conditions objectives qui usent les femmes : elles gagnent moins bien leur vie, elles font plus de travail domestique, elles se blessent et s’épuisent plus au travail, elles doivent encore travailler plus fort pour la même reconnaissance et elles bénéficient de moins de passe-droits et d’opportunités. Encore hier, La presse canadienne nous apprenait qu’au sein de gouvernement Couillard, les directrices de cabinet gagnent moins que leurs homologues masculins. Bien sûr, il s’agit d’un exemple très spécifique, mais c’est tout de même lassant. L’équité salariale n’étant pas acquise, on se dit qu’au moins ceux qui nous gouvernent pourraient donner l’exemple…

Ainsi, même le principe « à travail égal, salaire égal » ne va pas de soi. Peut-être faudrait-il aussi parler de son complément qu’on ne nomme jamais : à imperfections égales, l’indulgence devrait elle aussi être égale. Pour occuper les mêmes fonctions et jouir des mêmes privilèges, n’exige-t-on pas des femmes qu’elles s’échinent davantage, et qu’elles soient sans faille ? Est-il juste qu’on tolère mieux les effronteries, les oublis et les erreurs des hommes ? Prenez une Hillary Clinton, par exemple…

Observez comment on traite les femmes, puis les hommes qui se plantent. Remarquez comment les femmes s’auto-flagellent à chaque faux pas, même mineur. Ces comportements ne sont pas hasardeux ni « naturels », ils sont forgés par l’expérience.

Le travail invisible qu’il faut abattre pour se conformer à l’idée qu’on se fait en société de ce qu’est une employée, une mère, une amie ou une amante parfaite, nous épuise. On nous demande la perfection, sur tous les plans, et cette injonction est si totale – pour ne pas dire totalitaire – qu’elle brouille la frontière entre la vie intime et la vie « au dehors ». Il n’y a pour ainsi dire aucun temps de répit, aucun abri. Lorsque je traverse mes pires crises d’anxiété, c’est souvent cette image qui me vient : celle de vivre dans une maison en verre, où il n’y a aucun endroit où se cacher pour reprendre son souffle.

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On dit souvent que les discours sur l’abnégation féminine ont été purgés de notre société en même temps que les bondieuseries en tous genre. Pourtant, on nous enjoint sans cesse de donner, dans notre vie intime comme ailleurs, jusqu’à désapprendre ce qui nous plaît vraiment ; jusqu’à confondre la satisfaction du devoir accompli et le plaisir nu, authentique. Ce sont deux choses radicalement différentes : seule la seconde nous appartient, la première est une réponse conditionnée. Est-ce normal d’être dépossédée même de notre plaisir ? Et si même nos temps libres sont colonisés par des injonctions diverses  – il faut se tenir en forme, faire la cuisine, bricoler ses accessoires de décoration, avoir une vie sociale florissante – quel espace reste-t-il pour le repos, la jouissance réelle ?

On nous bassine sans arrêt avec des conseils « santé-bien-être », remettant sur nos épaules la responsabilité de notre épuisement physique et moral, mais jamais on ne critique ce qui le conditionne. On nous fait plutôt miroiter cette idée fausse et condescendante qu’il suffit de « lâcher prise » et d’accepter nos imperfections pour que tout aille bien. Mais on se garde bien de dire que chaque injonction ignorée a un coût, qu’il faut supporter seule. C’est un jeu pervers auquel on ne gagne jamais. On nous dit d’accepter de se « faire imparfaite » tout en restant zen, mais on ne parle pas de ce qu’il nous en coûte de tolérer un monde où à effort égal, les rétributions sont moindres. Et cette iniquité se prolonge au-delà des relations professionnelles et marchandes, elle s’infiltre jusque dans l’économie de nos vies intimes.

J’aurais aimé conclure sur une note optimiste. Après tout, c’est bientôt Noël. Mais à part nous souhaiter un constat lucide sur ce qui, réellement, nous épuise, je ne sais quoi espérer. Disons que je nous souhaite au moins de travailler ensemble pour franchir la route qu’il reste à faire sur le chemin de l’égalité. D’ici là, je nous souhaite aussi un temps des Fêtes fait d’amour, de tranquillité… et d’excès décomplexés !

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