Fertilité: et si on congelait nos ovules à 20 ans?

C’est la grosse mode aux États-Unis : mettre au frais les ovules de ses 20 ans en attendant d’être prête à fabriquer des bébés. La solution miracle pour sauver sa fertilité? Incursion dans un labo où on pratique la vitrification.

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À gauche: Les années d’expérience n’entament pas l’émotion des embryologistes Cécile Adam et Véronique Blais (au microscope) devant la beauté des ovules! En haut à droite: Véronique féconde sous nos yeux un ovule avec un seul spermatozoïde, choisi avec soin… Après lui avoir coupé la queue! En bas à droite: L’embryologiste Marjorie Disdier s’apprête à congeler de petits embryons en attendant l’implantation dans l’utérus d’une future maman. Photos: Stéphane Brazeau

Pour mettre les pieds au laboratoire d’embryologie de la clinique de fertilité Fertilys, à Laval, il faut se savonner les mains jusqu’aux os, enfiler une combinaison, se masquer le nez et la bouche, porter deux paires de chaussettes de protection, et surtout, ne toucher à rien. C’est qu’entre les murs de cette clinique propre comme un sou neuf se déroulent des opérations hautement délicates que nos grands-mères n’auraient jamais imaginées: trois embryologistes magiciennes manipulent des micropousses d’être humain, rien de moins.

On crève dans la pièce, il fait sombre comme chez le loup, mais il faut ce qu’il faut pour garder en forme les spermatozoïdes et les ovules que le trio de scientifiques manœuvre avec un soin amoureux. «On leur offre un environnement qui reproduit le plus possible celui du corps humain, il ne faut jamais que ce soit agressant», explique l’une des embryologistes, Marjorie Disdier. Elle me montre le cahier où elles notent leurs observations quotidiennes. «On met des cœurs à côté des ovules qui sont particulièrement beaux, admet-elle en riant. Disons qu’on est très investies.»

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Véronique Blais, sa collègue, abonde: «Quand on fait des fécondations in vitro, on a hâte de rentrer au travail le lendemain pour voir comment les embryons ont évolué. On a beau répéter les mêmes gestes tous les jours depuis des années, ils ne deviennent jamais banals.» C’est qu’elles sont infiniment conscientes de tenir entre leurs mains le sort d’œufs et de semence qui, si le mystère de la vie opère, formeront tôt ou tard les marmots bien-aimés des patients de la clinique.

Je me suis pointée chez Fertilys surtout pour voir de mes yeux comment se passe une vitrification, cette technique qui consiste à figer dans le temps des ovules jusqu’à ce que leur propriétaire soit prête à enfanter. «C’est l’avenir», estime le gynécologue François Bissonnette et copropriétaire d’OVO, une autre clinique de fertilité. Il pense même que l’intervention deviendra «très bientôt une routine» chez les femmes dans la vingtaine. «Il y a énormément d’intérêt de la part de multinationales à inclure ça dans leur plan d’assurances collectives», observe-t-il.

Les géants du web séduits

Pour le moment, ce sont surtout des entreprises américaines du secteur des TI — Google, Amazon, Spotify, Microsoft — qui l’offrent à leurs employées. «C’est une sorte de police d’assurance biologique qui permet aux jeunes professionnelles de s’accomplir tout en dormant sur leurs deux oreilles, en attendant de pouvoir réaliser leur projet familial», dit le médecin spécialiste.

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Pierre Miron, le fondateur de Fertilys, est plus circonspect: «On ne peut pas prévoir comment la société va évoluer. Mais c’est certain que la préservation de la fertilité est une préoccupation grandissante.» En particulier dans le contexte où les gens ont de plus en plus de mal à être en couple, selon lui. «Dans les années 1980, 1990, je recevais rarement des patientes célibataires, alors qu’aujourd’hui j’en vois beaucoup à la fin de la trentaine qui n’ont pas réussi à trouver l’amour.»

Vite fait bien fait

Aux dires des deux gynécologues, congeler ses ovules est une solution simple et bénigne. En gros, la patiente s’injecte des hormones, autour du nombril, pendant une dizaine de jours pour stimuler l’ovulation (allô, humeur radioactive et ovaires gros comme des balles de tennis…); puis, quand les follicules ont poussé comme du bambou sous l’effet des médicaments, le médecin procède à leurs ponctions à l’aide d’une looooongue aiguille d’une trentaine de centimètres (je l’ai vue, outch!). Pas un après-midi au spa, selon les courageuses consultées pour cet article, mais on n’en meurt pas.

C’est ensuite aux embryologistes de jouer. D’abord, les ovocytes (ovules) sont plongés 40 secondes dans une substance protectrice. Ensuite, à l’aide d’une sorte de paille, on les transfère dans un bain d’azote liquide. Des gestes posés dans un état de grande concentration, ai-je constaté: les scientifiques ont moins de deux minutes pour compléter l’opération, chronomètre à l’appui, sans quoi c’est foutu pour l’ovule. «Les premières fois, nos mains tremblent tellement on est stressées, raconte Véronique Blais. Ça fait partie des techniques les plus difficiles à maîtriser.»

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Une fois dans l’azote liquide, les ovules sont entreposés dans des réservoirs sous haute surveillance. Pendant des mois, des années, voire cent ans. Comme la belle au bois dormant. «En théorie, ils se conservent indéfiniment, mais on ne le sait pas encore avec certitude, car les premiers essais de vitrification remontent aux années 1980», ajoute-t-elle.

Jusqu’à maintenant, les études semblent démontrer que le processus est sûr pour les ovocytes, estime Pierre Miron. Il y a 30 ans, le spécialiste se trouvait en Australie, aux côtés de l’équipe du biologiste Alan Trounson, pionnier mondial dans le développement de la vitrification. «La technologie s’est beaucoup améliorée, dit-il. Par exemple, avec l’ancienne méthode de congélation, des cristaux de glace se formaient et endommageaient la membrane cellulaire. Mais il faut toujours être prudent. On ne sait pas ce que la science découvrira dans 20 ans.»

À gauche: Les réservoirs d’azote où dorment les ovules congelés jusqu’à ce que leur propriétaire soit prête à fonder une famille. Ce précieux butin est conservé dans une pièce spéciale sous haute surveillance! À droite: La salle où s’effectue les ponctions d’ovules par les gynécologues de la clinique Fertilys. Pas une partie de plaisir, mais on y survit! Photos: Stéphane Brazeau

Un mirage?

Aux États-Unis, l’American Society of Reproductive Medecine (ASRM) ne considère plus la vitrification des ovules comme expérimentale depuis 2012, et le nombre de patientes ayant choisi cette voie pour retarder de quelques années la naissance de leurs cocos a explosé, passant de 475 en 2009 à 8000 en 2015.

L’intervention est moins populaire au Québec, bien que les gynécos recensent plus de consultations à ce sujet récemment. Chez OVO, près de 50 patientes ont opté pour cette «police d’assurance biologique» dans les dernières années, tandis que chez Fertilys, une première patiente y a eu recours il y a quelques semaines. Il faut dire que contrairement à nos voisins du sud, les médecins ici font peu de promotion. «Si j’avais un panneau publicitaire qui disait “Préserver votre fertilité” au coin de la 640 et de la 15, plein de patientes viendraient me voir pour ça, blague Pierre Miron. Mais cette approche ne fait pas partie de nos mentalités, à cause du système de santé public.»

Par ailleurs, le gynécologue ne veut pas créer de faux espoirs. «La technique est assez simple, mais ce n’est pas la panacée.» Rien ne garantit qu’une fois sortis de l’azote liquide, tous les ovules «réchauffés» vont survivre et mener à des embryons qui s’implantent dans l’utérus. «Des patientes pourraient vivre beaucoup de déception si ça ne fonctionne pas.»

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Les malheurs de Brigitte

Parlez-en à Brigitte Adams, une Américaine qui avait fait la une du magazine Bloomberg Businessweek en avril 2014 sous le titre: «Freeze your eggs, Free your career» (Congelez vos ovules, libérez votre carrière). À 39 ans, la spécialiste des hautes technologies avait fait congeler 11 ovocytes en attendant de rencontrer le bon gars. Elle répétait sur toutes les tribunes que ce geste lui avait conféré un sentiment de liberté et de contrôle sur sa destinée. Portée par son enthousiasme, elle avait même fondé un des premiers sites consacrés à la vitrification, eggsurance.com, toujours en ligne d’ailleurs.

Or, quand elle s’est décidée à passer à l’action, à 45 ans, lasse d’attendre le prince charmant, ça a été l’horreur. Aucun de ses ovules n’a pu être fécondé. Elle reproche maintenant aux cliniques de fertilité de se présenter comme «le Disneyland de la congélation», a-t-elle confié au magazine Insider l’an dernier. «On nous fait croire que tout est possible sans révéler la seconde partie de l’histoire.»

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La réalité, c’est que la conception reste un défi après l’âge de 38 ans, et plus encore dans la quarantaine, même avec des œufs plus jeunes que son utérus. Les risques associés à la grossesse tardive, comme la préclampsie, les retards de croissance et les décollements placentaires, ne disparaissent pas comme par magie. En fait, l’American Society of Reproductive Medicine estime que seulement 2% à 12% des ovules congelés mènent à une naissance vivante.

Aujourd’hui âgée de 46 ans, Brigitte Adams va accoucher bientôt d’une petite fille grâce à un don de sperme et d’ovule. Elle pense encore que la vitrification est une solution potentielle et ne veut décourager personne d’entreprendre la démarche. Mais elle prévient ses consœurs: «Si c’est votre plan B, pensez à un plan C.»

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