Lâchée lousse

Clara Hughes: gagner ne guérit rien

Oui, Clara Hughes est une preuve de la puissance de l’effort et de la résilience. Mais elle est aussi une preuve de leurs limites.

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Des histoires de gens qui surmontent leur enfance difficile ou leur vie de merde pour devenir des gagnants ou des héros, vous en avez vu-lu-entendu combien dans votre vie ? Moi aussi.

Je ne voudrais pas en rajouter une autre sur la pile. Mais Clara Hughes, ce n’est pas pareil.

D’abord parce qu’elle est la seule Canadienne, et certainement l’une des rares au monde, à avoir gagné des médailles – six en tout – à trois  (en cyclisme) ET à trois Jeux d’hiver (en patinage de vitesse sur longue piste).

Ensuite, parce qu’elle a pris la parole pour dire qu’elle avait souffert de dépression, parfois majeure, pendant des années. Très souvent les années mêmes où elle triomphait partout.

Oui, Clara Hughes est une preuve de la puissance de l’effort et de la résilience. Mais elle est aussi une preuve de leurs limites.

Elle est partie de loin. Elle a pris sa première cuite à 13 ans : 11 bières et un sac de chips au ketchup, raconte-t-elle dans l’autobiographie (Clara Hughes – Cœur ouvert, esprit ouvert, Libre Expression) qu’elle publie ces jours-ci simultanément en français et en anglais. À 16 ans, elle fumait un paquet de cigarettes par jour et son loisir préféré consistait à passer ses soirées avec ses amis, à mélanger drogues et alcool avant de s’écrouler, ivre, dans un coin.

Tout ce temps, elle faisait quand même du sport. Elle jouait à la balle molle, au soccer, à la ringuette, au volleyball. Parce qu’elle aimait ça, et parce que ça lui permettait de sortir de la maison familiale, où la vie n’était pas agréable – son père, alcoolique, était sans doute bipolaire ou dépressif fonctionnel, des maladies qu’on ne diagnostiquait pas à l’époque.

« Le sport m’a probablement sauvée du pire, dit-elle en entrevue. Mais je n’étais jamais la meilleure. J’ai terminé mon secondaire avec une note de 60 % en éducation physique. »

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Photo: Presse Canadienne / Nathalie Madore

L’année suivante, elle a vu Gaétan Boucher patiner aux Olympiques de Calgary. Et décidé qu’elle voulait faire du patinage de vitesse. Elle a vendu sa « minoune » 700 dollars pour acheter une paire de patins d’occasion (800 dollars). Puis les circonstances l’ont menée vers un entraîneur de vélo qui l’a prise sous son aile. Quelques mois plus tard, elle remportait quatre médailles d’or aux Jeux de l’Ouest canadien. À 18 ans.

Pendant plus de deux décennies, elle est passée du patinage au vélo puis de nouveau au patinage puis encore une fois au cyclisme. Elle a pris sa retraite en 2012 après les Jeux de Londres, ses sixièmes. Elle avait 40 ans et un tiroir plein de médailles.

« Pendant toutes ces années, dit-elle, j’ai marché sur un fil. Je croyais qu’une victoire ou une médaille allaient combler mon vide intérieur, me rendre fière de moi. » Elle se rappelle avoir, dans la même journée, décroché le bronze aux Championnats du monde puis s’être soûlée à en tomber par terre. « Même quand je gagnais, j’allais mal et je réagissais de façon destructrice. Avec le recul, je peux dire que ça n’en valait pas la peine. Gagner ne guérit rien. »

Le jour de notre conversation, elle rentrait d’un périple de 139 jours sur le Sentier international des Appalaches. C’est le genre d’aventures qu’elle cherche maintenant. Et qui lui donne plus de satisfactions que toutes ses victoires ­sportives.

« J’aime bouger, être dehors, faire de l’activité physique, poursuit-elle. Mais je ne suis plus en compétition contre qui que ce soit. En sport d’élite, on ne vit que pour l’avenir, la course de demain ou les Olympiques. J’apprends à vivre totalement dans le moment présent. Qu’il soit facile ou pas. »

À lire: notre chroniqueuse Geneviève Pettersen partage le récit de son épuisement professionnel. 

Et la dépression ? « Elle est une part de moi, même si je n’ai pas eu de dépression majeure depuis 1996, répond-elle. J’ai appris à l’apprivoiser. Ce matin, je n’en avais pas envie, mais je suis allée courir dans la forêt. Je savais que ça me ferait du bien. J’ai couru sans me soucier de ma force ou de ma vitesse. Sans me comparer à personne. Juste pour moi. »

Je lui ai demandé si elle était heureuse. « C’est un mot étrange, m’a-t-elle répondu. Je ne me décrirais pas comme ça. J’essaie d’être OK avec comment je me sens, tout le temps. »