Société

Les femmes et l’échec

Faire chou blanc, ça n’amuse personne. Mais pour les femmes, les conséquences sont encore plus lourdes quand elles essuient un échec.

Femme-Echec

Photo : Bonninstudio / Stocksy

Vivre un échec, ce n’est jamais drôle. Mais l’impact est d’autant plus important pour les femmes qui bossent dans un monde de gars! Parce qu’on les incite à devenir de parfaites petites élèves, les filles seraient moins préparées que les gars à composer avec l’échec au travail. Ce serait l’une des raisons pour lesquelles elles briguent moins les postes importants dans les organisations – elles pensent ne pas être à la hauteur, anticipent le fiasco… Entrevue avec Hélène Lee Gosselin, psychologue du travail et prof d’université.

Vous qui avez mené quantité d’entrevues de fond avec des travailleuses depuis 30 ans, est-ce que ces conclusions correspondent à vos observations ? Les femmes n’ont pas une peur fondamentale de l’échec, elles ne sont ni plus ni moins frileuses ou fonceuses que les hommes… Ça dépend des personnalités. Par contre, par rapport à leurs collègues ­masculins, elles font face à plus d’obstacles, ce qui peut les décourager de relever certains défis. Je l’ai constaté en interviewant des cadres intermédiaires jugées parmi les plus aptes à gravir les échelons. À la question « Où vous imaginez-vous dans cinq ans ? », plusieurs répondaient ne pas être sûres de vouloir grimper. Elles ne voyaient pas le plaisir et la gratification qu’apporte le fait d’orienter la destinée d’une entreprise ; elles songeaient surtout à la vie difficile que mènent, selon elles, les rares filles au top. Entre autres au chapitre de la conciliation travail-famille. Il faut dire que, encore aujourd’hui, ce sont les femmes qui s’­occupent le plus des enfants et du ménage, si bien qu’elles se retrouvent écartelées entre les demandes des uns et celles des autres. C’est déjà stressant de s’attaquer à de grands projets professionnels… Quand, en plus, on est responsable de la logistique familiale, tout ça devient pas mal plus compliqué.

Pourquoi avons-nous si peur de l’échec? L’équipe de Châtelaine en discute dans cet épisode de notre balado.

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Le manque de confiance explique-t-il aussi leurs hésitations ? Des études démontrent que les femmes souffrent plus souvent du syndrome de l’imposteur que leurs collègues masculins. C’est certain. Il y a quelques années, j’ai comparé le cheminement professionnel de 11 vice-présidentes à celui de 16 vice-présidents travaillant dans les mêmes trois organisations. Ambitieux, compétents, motivés, tous avaient commencé leur carrière avec la ferme intention de se dépasser. Mais, pour les gars, l’ascension avait été bien plus rapide. Leur talent avait tout de suite été remarqué par leurs patrons, ils s’étaient vite fait confier des mandats importants, et cette reconnaissance des gens en autorité – souvent des hommes – leur avait donné confiance pour solliciter des postes plus élevés. Quant aux filles, c’est surtout grâce à leur propre initiative qu’elles avaient avancé dans l’entreprise. Elles s’investissaient à fond dans leur fonction pendant quelques années, puis, quand elles avaient le sentiment d’avoir fait le tour du jardin, elles se cherchaient une autre situation… Au final, elles n’avaient pas du tout reçu les mêmes doses d’approbation sociale et de renforcement qui font qu’on ose davantage, qu’on se sent légitimé à aspirer à plus grand, plus rapidement.

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Que se passe-t-il quand une femme échoue ? Dans les milieux où elles sont minoritaires – génie, politique, informatique –, leurs insuccès sont plus visibles et on s’en souvient plus longtemps, du simple fait qu’elles ressortent du lot. D’autre part, elles portent sur leurs épaules la charge symbolique de leur position dans un monde d’hommes. Conscientes que les autres femmes voient en elles un modèle, certaines ont le cruel sentiment de décevoir quand elles se plantent. Et puis elles craignent que leurs échecs renforcent la perception selon laquelle les filles ne sont pas assez compétentes pour exercer certains rôles. Déjà qu’elles ont du mal à se convaincre elles-mêmes de leurs qualités ! D’ailleurs, les recherches révèlent qu’elles ont souvent tendance à s’incriminer quand elles ratent leur coup – plus que les hommes. Pas assez ceci, trop cela… Alors que, quand elles réussissent, c’est grâce au talent des membres de leur équipe ! Tout ça démontre à quel point il ne faut pas baisser la garde en dépit des avancées qu’on a faites sur le marché de l’emploi. Les écoles, les organisations sont encore empreintes de stéréotypes sexuels, plus subtils qu’avant mais non moins pernicieux. Il faut travailler à les déconstruire.

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