Société

Rallyes au féminin: ce que les femmes y trouvent

Trophée Roses des Andes, Aïcha des Gazelles, Cap Fémina Aventure… Les rallyes automobiles pour femmes se multiplient. Qui s’embarque là-dedans? Pourquoi? Et y trouvent-elles ce qu’elles cherchent?

Oubliez le fer plat et la mousse anti-frisottis. C’est le genre de voyage où il vaut mieux apporter de la mousse anti-crevaison, un compresseur, une boussole, du duct tape, des tie-wraps et du fil de fer. Où on dort (mal) dans une tente montée à la hâte et à la noirceur, où on se lève aux aurores, où on mange un peu de misère et beaucoup de sable.

Le genre de voyage qui coûte cher, qu’on met souvent plus d’un an à financer à coups de tournois de quilles, d’encans silencieux ou de ventes de muffins maison.

Pourtant les rallyes automobiles en plein désert séduisent de plus en plus de femmes. Elles sont masochistes, c’est ça ?

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Photos : MaÏenga 2014

« J’étais “pissou” pas à peu près. » Marie-Josée Leblanc, graphiste et joaillière, n’a pas la langue dans sa poche. Ni les deux pieds dans la même bottine. Peur ou pas, elle a participé à cinq rallyes dans le désert marocain au cours des dernières années, dont deux fois Aïcha, le rallye des Gazelles, considéré comme le plus exigeant.

Son résumé de la journée typique : lever à 4 h, départ à 6 h. Quinze heures de conduite et d’orientation. Vers 21 h, planter la tente, se débarbouiller, faire le plein d’essence, parler aux mécanos. S’écrouler dans son sac de couchage vers 23 h. Recommencer ça pendant huit jours.

Le Trophée Roses des Andes, lui, se déroule sur six jours dans le désert du Nord-Ouest argentin depuis deux ans. Au printemps dernier, 57 équipages (dont 14 québécois), constitués chacun d’une pilote et d’une copilote, se sont donné rendez-vous à Salta, point de départ de la compétition. J’y étais, à titre d’observatrice.

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Notre journaliste Louise Gendron lors de son périple dans le désert.

À lire: les récits de voyage de notre journaliste au rallye Roses des Andes, en Argentine

Une semaine dans des paysages de carte postale, sous des ciels si beaux qu’ils font mal aux yeux. Des jours en shorts, et des soirées en anorak. Le désert, les falaises, les canyons. Et le fesh-fesh, une poussière fine comme de la farine qui s’insinue partout… On en avait jusque dans l’utérus, certain.

La motivation des participantes : pas mal toujours la même. Relever un défi, vivre entre filles une expérience unique, mettre un turbo à sa confiance en soi.

C’est une rencontre avec soi-même. Le désert, ce n’est pas que le sable, les montagnes, le rocailleux. C’est une nature qui oblige à faire face à ses peurs.

« Un rallye, raconte Caroline Goyer, copilote de l’équipage 50 (les Roses polaires), c’est passer de l’euphorie à la crise de larmes dans la même journée, s’épuiser physiquement et émotivement. J’ai dû faire face à de nouveaux aspects de ma personnalité, me dépasser. »

C’est aussi le plaisir de se noyer dans le sable jusqu’aux essieux, de sortir les pelles et les plaques de désensablage, de pousser sur 15 mètres avant de recaler. Puis une fois tirées d’affaire, se gratter le coco pour savoir par où diable on est censées passer dans ce paysage lunaire. Trouver son chemin : 20 kilomètres de lacets à flanc de montagne sur une piste à peine assez large pour le 4 x 4 (la falaise d’un côté, le précipice de l’autre…). Le tout par 32º sans ombre à 10 km à la ronde. Et, si on est chanceuses, un cactus assez fourni pour nous abriter le temps d’un pipi.

L’aventure, c’est l’aventure
Ces filles ne pourraient-elles pas faire Compostelle, comme tout le monde ? « Ce n’est pas la même chose », dit Gisane Roy. Dentiste de profession, elle a remporté (avec sa pilote France Sigouin) la deuxième place lors du dernier Trophée Roses des Andes. « Je ne suis pas une “fille de char”, dit-elle. Mais la voiture permet un plus grand terrain de jeu dans lequel on se perd, on se trouve, on résout un problème après l’autre. Et puis, être au milieu de rien, c’est magique. »


Marie-Josée Leblanc rigole. « On dort seule dans le désert. On ne sait pas où on est, mais on se sent quand même en sécurité, dit-elle. Parce que l’organisation sait où on est. En fait, la Terre entière peut le savoir, sauf toi. C’est très difficile, mais ça m’a donné une puissance incroyable. Après ça, j’avais l’impression que tout m’était permis. »

Après sa première expérience, l’ex-froussarde a refait les Gazelles, puis a participé à trois éditions du Cap Fémina Aventure, plus léger celui-là. Elle qui souffrait de vertige a ensuite réalisé l’ascension du Kilimandjaro (« Mettre un pied devant l’autre, j’ai trouvé ça un peu plate… ») et a aussi entrepris un trek jusqu’au camp de base de l’Everest.

« Il y a deux sortes de participantes, dit Isabelle Gagné, travailleuse de rue à Montréal. Celles pour qui le rallye est un trip d’une fois. Et celles qui deviennent accros. » Elle appartient à la deuxième catégorie. Pour sa troisième expédition, elle s’est offert le petit nouveau dans le monde des rallyes féminins, la W’Oman Aventura Cup, dont la première édition s’est tenue à Oman en février 2015. « Le plus difficile et le plus intéressant de tous », dit-elle, encore emballée.

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La formule du rallye-raid doit allumer quelque chose de profond chez les femmes, car ce type d’épreuve se multiplie depuis quelques années. Et l’offre se diversifie : niveaux de difficulté différents, volet solidaire ou culturel plus ou moins important. Par exemple, l’an dernier, les participantes du Cap Fémina Aventure ont repeint une école au Maroc. La plupart sont des rallyes d’orientation (où la vitesse n’a aucune importance ; ce qui compte, c’est de joindre les points de départ et d’arrivée en franchissant le moins de kilomètres possible).

Une exception : le Rallye des Princesses, qui se déroule chaque année entre Paris et Saint-Tropez. Ici, on doit garder une vitesse moyenne de 50 km/h tout au long du parcours. Et il porte bien son nom. Au menu : voitures de collection (qu’on peut louer pour la modique somme de 2 500 euros), hôtels luxueux, champagne au bout de chaque étape. Ne pas oublier ses toilettes griffées, son écharpe de soie et la peau de chamois, essentielle pour refaire une beauté à son bolide !

Un an de préparation
Ces aventures coûtent cher. Entre 18 000 $ et 40 000 $ par équipage. Trip de millionnaires ? Non. Celui de filles assez décidées pour passer un an ou deux à financer leur voyage. Et là, l’imagination est de mise. Il y a deux ans, des coéquipières ont acheté et fait tirer un forfait dans le Sud pour deux personnes. Elles ont vendu 1 300 billets à 10 $ chacun. Bénéfice : plus de 10 000 $. Au printemps dernier, Julie Lorazo a fait Aïcha, le rallye des Gazelles – « Je crois bien que j’ai encore du sable derrière les oreilles » – à bord d’un 4 x 4 recouvert de photos de laitues. « Nous étions commanditées par Attitude Fraîche, dit-elle. Tout le monde nous appelait les Salades ! »

Le financement, c’est le plus difficile, paraît-il. Mais c’est aussi une partie essentielle de l’expérience. Contacter des commanditaires potentiels, imaginer et organiser des activités de financement, c’est tout un défi.

À lire: Comment choisir son rallye 100% féminin?

« J’étais incapable de parler en public, raconte une Rose des Andes. Presque deux ans passés à chercher et à solliciter du financement m’ont guérie pour la vie ! » Marie-Josée Leblanc se souvient d’un équipage qui avait gagné son inscription. « Pour nous, le fait de nous asseoir dans l’avion était déjà un aboutissement, dit-elle. Mais pas pour ces filles. »

Et la compétition ? « Bof, disaient toutes les participantes au départ du Trophée Roses des Andes 2015. Je suis en compétition contre moi-même. » Ça, c’était la réponse des deux premiers jours… Puis, subrepticement, le discours a changé. C’est la faute au classement, affiché tous les soirs à la porte de la grande tente qui sert de salle à manger. Forcément, ça travaille une fille. On parle alors de grignoter quelques places, de rester dans le top 5 ou 10 ou 20.

Bref, elles se piquent au jeu.

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Photo : Courtoisie Desertours

Oui, mais…
Le défi est exigeant à souhait. Les paysages, inoubliables, les rencontres, extraordinaires. Bref, au final, l’expérience vaut la peine d’être vécue, affirmaient les participantes à l’arrivée du Trophée Roses des Andes en avril dernier.

Dommage que l’organisation ne soit pas toujours à la hauteur des attentes et des promesses.

Résultat : il faut de la débrouillardise et un brin de front tout le tour de la tête pour partir gagnante. Car mieux vaut désobéir aux consignes si on veut passer à travers la première journée, consacrée aux formalités de location, d’assurance, de contrôle médical et d’inspection mécanique. Ce matin-là, il manquait six véhicules. Et ce sont les plus obéissantes (toutes québécoises !) qui ont attendu leur bolide jusque tard en soirée.

D’autres ont découvert en cours de compétition que leur odomètre ne fonctionnait pas (génial pour un rallye d’orientation…), que la roue de secours n’était pas du bon diamètre ou que les outils fournis n’allaient pas avec les boulons.

Un équipage a vu son véhicule lui flancher dans les mains le lendemain au milieu des 150 km de route bien asphaltée qui séparaient l’hôtel du point de départ officiel de la compétition. « Pas notre responsabilité », ont commencé par déclarer les organisateurs – qui, pourtant, ont choisi le locateur –, parlant même de disqualification.

Au retour, autre mauvaise surprise de taille, l’entreprise de location réclamait des frais exorbitants pour des dommages supposément causés aux véhicules. « Ils inspectent le dessous des voitures, ce qu’ils n’ont pas fait au départ ! » disaient des pilotes, outrées. Plusieurs mois après leur retour, des équipages en sont d’ailleurs encore à négocier avec l’entreprise de location. « Des gens malhonnêtes, admet Géraldine Rey, la grande patronne des Trophées Roses des Sables et Roses des Andes. D’ailleurs, nous travaillerons avec un nouveau prestataire à l’avenir. »