Cinéma québécois: le combat des Réalisatrices Équitables

Louise Archambault, Chloé Robichaud, Anne Émond et Monia Chokri. Photos: Getty Images
Les deux célèbres «femmes en or» du cinéma québécois ont bien changé depuis leur première entrée en scène. Dans la comédie de Claude Fournier, en 1970, Violette et Fernande trompaient leur ennui et leur mari tout à la fois au fil de situations loufoques. Dans la nouvelle version réalisée par Chloé Robichaud d’après un scénario de Catherine Léger, Violette vit difficilement son congé de maternité et sa voisine, rebaptisée Florence, est dépressive. «Dans l’original, on déshabillait la Québécoise pour titiller les hommes, les amener au cinéma. On ne va pas voir la nouvelle version pour se rincer l’œil: c’est un film sur le désir féminin, sur l’indépendance, qui a remporté un Prix spécial du jury au Festival du film de Sundance», prévient la critique de cinéma de La Presse Manon Dumais.
Ce changement de paradigme permet de mesurer le chemin parcouru, dans le monde du cinéma québécois, pour que le point de vue des femmes soit représenté à l’écran. Un gros chantier entrepris en 2007 par les Réalisatrices Équitables (RÉ), qui se sont battues pour que les producteurs et les bailleurs de fonds, comme la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et Téléfilm Canada (TC), ouvrent la porte à plus de réalisatrices. «Ne mettre sur nos écrans que l’imaginaire d’une moitié de la population, non seulement c’est injuste, mais ça rend notre compréhension de la société monolithique», résume la réalisatrice Anik Salas, actuelle présidente du groupe.
Depuis que les RÉ revendiquent la parité dans l’octroi des subventions aux créateurs de films, de belles carrières se sont déployées au Québec, souligne Manon Dumais. Ainsi, Monia Chokri a remporté le César du meilleur film étranger pour Simple comme Sylvain, en 2024, et Anne Émond a reçu le Grand Prix du jury au Festival du Film de Cabourg, en Normandie, avec Amour Apocalypse, en juin 2025. Mais le parcours qui a mené à ces succès a comporté son lot d’embûches.
LE CHOC DES IDÉES
L’idée des RÉ est née d’un constat douloureux, un soir de l’hiver 2007, se rappelle la documentariste Nicole Giguère. Une vingtaine de réalisatrices québécoises s’étaient réunies pour rencontrer la cinéaste française Coline Serreau (Trois hommes et un couffin, La crise, Chaos), qui avait exprimé le souhait de discuter avec des homologues québécoises lors d’un séjour à Montréal.
Une onde de choc a traversé l’assistance lorsque la consultante en cinéma Lucette Lupien, qui animait la soirée, a présenté des statistiques montrant la difficulté, pour les réalisatrices québécoises, de financer leurs projets. À la SODEC, principal organisme subventionnaire provincial, à peine 14 % des fonds destinés à des longs métrages avaient été accordés à des femmes, en 2006. À TC, équivalent fédéral de la SODEC, c’était 11%. «Coline Serreau s’est exclamée: “Alors là, ça va pas du tout!”, raconte Nicole Giguère. On n’en revenait pas. Il fallait faire quelque chose.»
Les réalisatrices présentes ce soir-là ont décidé d’écrire une lettre ouverte, contresignée par une quarantaine de collègues et de sympathisantes, dont Léa Pool, Paule Baillargeon et Denise Filiatrault. Objectif: réclamer que la répartition des subventions cinématographiques entre en «zone paritaire», c’est-à-dire que 40% à 60% des fonds soient alloués à des réalisatrices chaque année. Publié par Le Devoir le 7 mars 2007 et commenté par la chroniqueuse Nathalie Petrowski dans La Presse, le texte a marqué la naissance officielle des Réalisatrices Équitables, dont le nom a été choisi comme clin d’œil à l’expression «aliments équitables», alors en vogue. Le groupe a aussi présenté des mémoires au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et à Patrimoine Canada.
Le producteur Pierre Even (Café de Flore, Rebelle, Les jours heureux) se rappelle que le milieu du cinéma a opposé une forte résistance aux RÉ: «Soyons honnêtes: elles étaient vues comme des empêcheuses de tourner en rond. Bien des gens niaient l’existence même d’un problème.»
Le concept de parité suscitait la méfiance. «On nous traitait de féministes enragées, relate Isabelle Hayeur, une autre pionnière du groupe. Nos opposants disaient: “On ne va pas se mettre à financer du cinéma qui n’est pas bon, ce serait injuste.”» Cet argument ne tenait pas la route, reconnaît Pierre Even, qui s’est livré, au fil du temps, à un réel examen de conscience. «Le travail des RÉ m’a convaincu qu’il fallait chercher des talents, susciter des projets venant de femmes. C’est très important que la manière dont les femmes se voient elles-mêmes soit représentée», dit celui dont la maison de production, Item 7, développe notamment des projets avec Anaïs Barbeau-Lavalette (Inch’Allah, La déesse des mouches à feu) et Manon Briand (La turbulence des fluides, Tous toqués!).
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PUIS, LE DÉBAT
L’évolution des mentalités ne s’est toutefois pas produite par magie. Pour étayer leurs revendications, les RÉ avaient d’abord besoin de chiffres incontestables. Or, les bailleurs de fonds ne fournissaient aucune donnée officielle sur le genre des cinéastes ayant reçu une subvention. Les RÉ ont donc demandé à Francine Descarries, professeure de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), de vérifier les chiffres. Son étude, publiée en mars 2008, confirmait les constats du groupe: bien que les femmes aient représenté 43% à 45% des effectifs dans les programmes universitaires de cinéma, elles obtenaient moins de 15% des budgets pour des longs métrages de fiction.
Les RÉ ont alors commencé à réclamer plus formellement, auprès des institutions qui subventionnent le cinéma, un traitement paritaire. Carolle Brabant, nommée directrice générale de TC en 2010, se rappelle que les demandes des RÉ n’étaient pas du tout en tête des préoccupations: «Dans l’industrie, des enjeux de financement plus généraux prenaient le dessus sur l’équité.»
À l’époque, les organismes subventionnaires cherchaient à améliorer la rentabilité des films produits. Chez les producteurs, qui doivent se conformer aux attentes de ces institutions pour avoir de meilleures chances de voir leurs projets retenus, l’intérêt commercial des films l’emportait donc sur toute autre considération. «Nous étions plus portés à aller vers des valeurs sûres», observe Pierre Even, qui produisait à l’époque Jean-Marc Vallée et Podz. Les femmes étaient prises dans un cercle vicieux: moins souvent choisies, elles peinaient à gagner la notoriété nécessaire pour que leur nom devienne un atout promotionnel.
Au bout de huit années passées à protester et à publier des études sans obtenir de résultats tangibles, les RÉ ont finalement senti le vent tourner. «Quand Carolle Brabant a embarqué, elle a embarqué à fond», se souvient la réalisatrice Isabelle Hayeur. La directrice générale de TC a organisé, en 2016, un groupe de travail réunissant des représentants de l’industrie, les RÉ et le groupe Women in Film & Television, leur pendant anglo-canadien fondé dans les années 1980. «Entendre tous les points de vue a favorisé la recherche d’une solution. Tous ceux qui étaient présents sont repartis convaincus qu’il fallait travailler ensemble», résume Carolle Brabant.
Sur le terrain, toutefois, certains producteurs demeuraient réfractaires. «Il a fallu exercer une contrainte et favoriser les projets de femmes au détriment d’autres», concède Carolle Brabant. En 2017, TC s’est donné trois ans pour atteindre la zone paritaire, introduisant graduellement une série de mesures de discrimination positive dans la sélection des projets. La SODEC lui a emboîté le pas quelques mois plus tard.
TC a gagné son pari en entrant en zone paritaire en 2019-2020: cette année-là, 46% de son enveloppe de financement, tous genres cinématographiques confondus, a été attribuée à des films réalisés par des femmes, contre 26% l’année qui a précédé l’instauration de mesures de parité. Une situation qui se maintient, puisqu’en 2023-2024, TC a octroyé 43% de cette enveloppe à des projets portés par des femmes. Les plus récentes données de la SODEC, qui datent de 2022-2023, vont dans le même sens: 48% des fonds sont allés à des femmes, dans la catégorie des longs métrages.
CONTINUER LE COMBAT
Plus il y a de films signés par des femmes, plus notre imaginaire collectif s’enrichit, constate Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM, qui cite l’étude Qui filme qui?, dévoilée en 2021 par les chercheuses Francine Descarries, Anna Lupien et Anouk Bélanger. Leurs travaux montrent que les personnages féminins imaginés par les hommes sont plus souvent jeunes et moins bien développés que les personnages masculins. Les réalisateurs ont aussi davantage tendance à les sexualiser. Les réalisatrices, elles, proposent des personnages féminins plus diversifiés, dont les traits ne correspondent pas forcément aux canons de la beauté.
Plus encore, avance Stéfany Boisvert, «les réalisatrices s’intéressent aussi au frère, au mari, au fils, avec un regard différent». Elle pense, par exemple, aux films de Sophie Dupuis: Souterrain, l’histoire d’un mineur traumatisé, et Chiens de garde, celle de jeunes hommes désemparés ayant une relation complexe avec leur mère. «Son cinéma montre des masculinités vulnérables avec beaucoup d’empathie.»
Leurs avancées n’empêchent pas les RÉ de demeurer actives en soutenant par divers programmes les carrières féminines en réalisation. «C’est un réseau incroyable qui a la même considération pour toi que tu sortes de l’école ou que tu sois une réalisatrice chevronnée», affirme Anik Salas, qui considère que beaucoup de travail reste à faire dans le milieu.
Le groupe tente d’ailleurs d’investir de nouveaux secteurs, comme celui, lucratif, de la publicité. Seulement 23% des réalisatrices membres de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec déclarent en tirer des revenus, selon les chiffres les plus récents du groupe. «Nous voulons aussi aider les réalisatrices de la diversité à gagner leur place dans la grande communauté des cinéastes et dans l’imaginaire collectif québécois», affirme la vice-présidente Ginger Le Pêcheur, elle-même queer. «Des points de vue variés changent la manière dont on regarde les autres et favorisent l’empathie: “Je te comprends dans ta réalité, ta différence, et je te vois aussi pour ce qu’on partage.”»
Le groupe scrute aussi les chiffres pour s’assurer que la parité demeure. Une nécessité, puisque le financement ne croît pas aussi vite que la demande, regrette Pierre Even. «Les institutions refusent d’excellents projets, de femmes comme d’hommes, par manque d’argent.»
LES FEMMES VUES PAR LES FEMMES

Il pleuvait des oiseaux, de Louise Archambault (2019)
«Sur papier, Il pleuvait des oiseaux n’était pas vendeur: des personnages principaux appartenant au troisième âge, dont une femme très âgée. Pourtant, on a fait confiance à Louise Archambault, et le film a rapidement dépassé le million de dollars en recettes au box-office», se réjouit Stéfany Boisvert.
À voir sur Apple TV et Prime Video.

Babysitter, de Monia Chokri (2022)
«Un film un peu champ gauche, résume Stéfany Boisvert, avec un regard féministe différent, presque subversif et, chose plutôt rare, des personnages féminins pas toujours aimables.»
À voir sur Illico+ et Apple TV.

Les jours heureux, de Chloé Robichaud (2024)
«Le personnage principal, une cheffe d’orchestre jouée par Sophie Desmarais, est lesbienne, alors
que bien souvent, les personnages queer sont relégués aux rôles secondaires, souligne Stéfany
Boisvert. Et son homosexualité n’est pas le sujet du film.»
À voir sur Apple TV.

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, d’Ariane Louis-Seize (2023)
«C’est un film de genre, commente Anik Salas, un style où on voit rarement les femmes, avec une histoire complètement différente, très rafraîchissante. Et autant le public que les critiques y ont adhéré.»
À voir sur Crave.
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Catherine Pelchat est journaliste indépendante. Elle est passionnée par les enjeux de société, et tout particulièrement par ceux qui touchent les femmes. Son travail de journaliste est nourri par une multitude d’expériences: diplômée d’histoire américaine, elle a aussi été, dans une vie parallèle, recherchiste pour des documentaires et des émissions de télévision. Elle aurait besoin d’au moins trois vies pour faire le tour de tout ce qu’elle veut apprendre.
