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Société

Masculinisme au Québec: comment accompagner nos filles?

Dans bien des écoles québécoises, la violence et les propos misogynes se multiplient souvent en toute impunité. Reflet d’une crise sociale.
Par Marie-Ève Paré
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Masculinisme au Québec: comment accompagner nos filles?

COLLAGE: IAN SULLIVAN CANT. PHOTOS: GETTY IMAGES/CATHERINE MCQUEEN. ISTOCK PHOTO/LJUPCO.

Dans sa chambre à l’étage, loin des oreilles parentales, Emma se confie librement: «À l’école, il y a des gars qui me traitent de pute.» La jeune brunette de 13 ans n’a pas encore eu de relation intime. Jade, 14 ans, rapporte des propos tout aussi inquiétants: «Des gars disent qu’on donne trop de pouvoir aux femmes, qu’elles doivent obéir aux hommes.» Ces adolescentes, qui témoignent sous un nom d’emprunt, ne s’étonnent plus d’entendre leurs camarades de classe dire aux filles que leur «place est dans la cuisine».

Pour certaines, cette violence est physique. «Ma fille me dit que c’est quotidien», soupire Marie-Anne, établie avec les siens dans un secteur prisé des Basses-Laurentides. Sa plus vieille, âgée de 15 ans, a été intimidée par un joueur de l’équipe de hockey scolaire l’an dernier. Chaque semaine, elle se faisait pousser, bousculer dans les casiers, insulter, humilier. Cette année, c’est une de ses copines qui écope. Même modus operandi.

«Est-ce que la situation est inquiétante? Oui, elle l’est», tranche la Dre Cécile Rousseau. Plus de la moitié des enseignants au Québec rapporte des manifestations de misogynie, d’homophobie ou de transphobie, affirme la psychiatre, directrice de l’équipe Recherche Action sur les Polarisations Sociales (RAPS) œuvrant en prévention de la radicalisation violente. Les discours masculinistes sont en augmentation très rapide et chez des élèves de plus en plus jeunes, observe la chercheuse. «Et ce qu’on voit, en parallèle, c’est une glorification de la violence, désormais perçue comme une conduite cool», précise-t-elle. C’est la «nouvelle culture» des ados.

Au pays, près des deux tiers (62%) des citoyens masculins âgés de 18 à 34 ans estiment que l’homme est naturellement supérieur à la femme, révèle un sondage CROP mené cette année. Et une proportion similaire considère que «le père de famille doit commander chez lui». Et encore, 61% de ces jeunes hommes affirment que «lorsque quelqu’un n’en peut plus et qu’il explose, être un peu violent va lui faire du bien». Des taux records, selon la maison de sondages qui mesure l’évolution de ces tendances au sein de la population depuis plus de deux décennies. En 2024, moins de la moitié des hommes de ce groupe d’âge se disait d’accord avec ces énoncés.

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Alain Giguère, président de CROP, note ces dernières années une hausse marquée des valeurs conservatrices associée à un «néo-machisme», particulièrement chez les jeunes hommes. Cette progression au pays s’accompagnerait d’une «tentation de révolte contre les règles établies» et d’une propension à la «violence comme exutoire». La nouvelle génération bascule dans une «masculinité toxique évidente», indique-t-il.

La faute des réseaux sociaux



«On l’a échappé, sur les réseaux sociaux», résume la chercheuse et réalisatrice Léa Clermont-Dion, qui étudie les discours antiféministes en ligne au Québec. Très tôt, les jeunes sont exposés à la violence qui y est véhiculée, à une conception problématique de la virilité, à cette misogynie décomplexée qui circule, déplore-t-elle. «L’influence d’Andrew Tate est bien réelle.»

On aurait espéré que l’emprise de Tate s’estompe depuis qu’il a été accusé de viols et de trafic d’êtres humains. Or, l’audience de l’icône masculiniste s’accroît sur X, où il cumule 10,7 millions d’abonnés. L’entrepreneur, milliardaire autoproclamé, kickboxeur s’exhibant muscles saillants, continue d’enseigner à ses adeptes «les secrets de la richesse moderne», les incitant à soumettre leurs conquêtes féminines à leur volonté sexuelle, arme blanche en main, comme dans l’une de ses vidéos.

Et c’est bien le piège dans lequel tombent des garçons vulnérables en quête d’identité et de valorisation, explique le politologue David Morin, cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents. «Les propos masculinistes qui circulent, sous couvert d’une discussion avec les jeunes sur ce qui définit l’identité masculine — le sport, l’entrepreneuriat, le succès économique, la réussite sociale —, cachent un discours profondément inégalitaire tablant sur la notion de contrôle des femmes.»

Selon une étude mise de l’avant par l’Institut de Georgetown pour les femmes, la paix et la sécurité aux États-Unis, 70% des jeunes hommes d’aujourd’hui auraient été exposés à des publications de la «manosphère», ces communautés misogynes en ligne dont les revendications vont de contenus plus ou moins méprisants à l’incitation au féminicide.

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Masculinisme au Québec: comment accompagner nos filles?
COLLAGE: AIMEE NISHITOBA. PHOTOS: GETTY IMAGES/KLAUS VEDFELT. ISTOCK

Des risques réels, des craintes fondées

Des chercheurs américains ont étudié l’évolution de la «manosphère» au cours des 14 dernières années en analysant 28,8 millions de messages publiés sur différents forums. Leur rapport, paru en 2021, révèle que les communautés masculinistes «modérées» font désormais place à des groupes plus hostiles, avec une migration substantielle d’internautes vers les clans les plus virulents.

Les réseaux sociaux ne font pas que favoriser le foisonnement de contenus misogynes. «Les chambres d’écho qu’ils constituent renforcent les discours de haine, la radicalisation, et peuvent accélérer les passages à l’acte violent, explique David Morin. Tous nos indicateurs montrent à l’heure actuelle qu’il y a plus de violence à l’endroit des femmes et des minorités sexuelles.»

Les plus récentes données du ministère de la Sécurité publique du Québec sont sans équivoque. Agressions sexuelles, violence conjugale, harcèlement, menaces, crimes violents causant des blessures… Ces assauts à l’endroit des filles et des femmes sont en hausse constante depuis 2020, les taux d’augmentation variant de 23% à 45% selon la nature du crime.

Nombreuses sont celles qui abandonnent leur droit de parole dans l’espace public, relatent les intervenants consultés. «On voit des classes où les filles n’osent plus parler, de peur de devenir des cibles», constate Cécile Rousseau. Détresse, colère, anxiété: les conséquences psychologiques qui lui sont rapportées par les élèves et les enseignants sont considérables. Et les craintes pour la sécurité des jeunes sont fondées.

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En parler avec nos filles, mais comment?

«Parler des dangers à nos filles, ça peut nous faire peur. On espère trouver les bons mots pour ne pas leur transmettre nos inquiétudes», concède Julie Lemay, sexologue en milieu scolaire et autrice spécialisée en éducation à la sexualité. On doit néanmoins nommer les choses. «Parler des violences et des agressions sexuelles, c’est reconnaître l’existence de ces formes de danger, mais c’est surtout construire la confiance de nos filles en leur instinct, en leur petite voix. C’est leur apprendre à s’écouter.»

Il faut aussi faire connaître les différentes formes de violence, insiste Louise Cordeau, présidente du Conseil du statut de la femme, parce que la violence peut être beaucoup plus subtile qu’une menace physique. «On pense à la violence psychologique, au contrôle coercitif. Diminuer l’estime d’une personne, par exemple, l’isoler de ses proches, surveiller ses appels, ses messages», précise-t-elle.

Les experts martèlent l’importance de maintenir un dialogue avec les jeunes au sujet de la misogynie, même si les propos peuvent parfois heurter. Le faire sans imposer nos idées et nos émotions, c’est encore mieux. Pour la Dre Rousseau, la bonne approche consiste à questionner ouvertement: «Que disent les gars à propos des filles en classe? Qu’est-ce que ça leur fait d’entendre ça?»

Un bon moyen pour les parents d’aborder la question est d’ancrer leurs interventions dans les référents de leurs enfants, indique Julie Lemay. «Une émission de télé, un contexte d’intimidation, les paroles d’une chanson. Et les devoirs scolaires sont de belles occasions d’en discuter: on explore l’univers social, les femmes en politique, la citoyenneté numérique… Parlons-en!»

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Masculinisme au Québec: comment accompagner nos filles?
COLLAGE: AIMEE NISHITOBA. PHOTOS: GETTY IMAGES/SNEKSY. ISTOCK PHOTO/TATIANA KUBARA.

Des modèles positifs

Les actions remplacent bien des mots. On peut être témoin en famille d’une situation où une femme subit des propos sexistes ou misogynes, note Julie Lemay. «Si on a la possibilité de s’adresser à la personne, devant nos enfants, pour lui dire que ce qu’elle vient de vivre est inacceptable et qu’on est désolé pour elle, ça a sa portée.»

Cécile Rousseau fait valoir l’apport crucial des pères dans les discussions pour outiller et rassurer leurs filles. «Ce qu’on veut montrer, c’est qu’il y a des modèles masculins en dérive, mais que c’est possible pour les hommes d’en parler, que c’est un problème qui nous concerne tous.» Et c’est un moment clé pour démontrer qu’il existe aussi des rapports positifs et égalitaires. « Ce n’est pas juste le rôle de maman de prendre soin et d’éduquer, et le rôle de papa de travailler », souligne Julie Lemay. Cette question des rôles et des stéréotypes de genre est au cœur des enjeux actuels, soutient Louise Cordeau. «Les modèles que nos enfants reçoivent sont parlants!»

Faire contrepoids au patriarcat, c’est aussi célébrer les modèles féminins dans notre environnement, ajoute Julie Lemay. «Promouvoir l’art réalisé par des femmes, valoriser leurs prises de parole dans l’espace public, encourager l’entrepreneuriat, les commerces tenus par des femmes.» Ce sont autant d’occasions de montrer aux filles qu’il n’y a pas de limites à ce qu’elles peuvent accomplir.

Soutenir leurs idées, leur voix, leurs choix

«Il y a tout un éventail de thèmes satellites autour des violences sexuelles et des rapports de pouvoir: l’accueil des émotions, l’affirmation, le consentement», explique Julie Lemay. Les filles doivent pouvoir exprimer leurs idées, leurs choix et leurs limites. Et c’est important, en tant que parent, de les respecter, insiste-t-elle.

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L’idée est de passer à un mode d’éducation plus collaboratif. La clé: proposer des options. Notre ado refuse de manger ce qu’on lui sert? «Pourquoi ne pas lui demander de s’impliquer dans la planification du menu de la semaine?» Inviter les jeunes à prendre part à certaines décisions familiales est un excellent moyen de soutenir leur leadership, poursuit Julie Lemay. «Un modèle parental autoritaire apprend aux enfants à se soumettre à une forme d’obéissance. Pas nécessairement à développer leur discours.»

Depuis toujours, les femmes sont conditionnées à exprimer des émotions positives, à argumenter avec calme et politesse. Un tout petit écart à cette règle, et l’on se fait parfois «tasser», insulter même, fait remarquer Julie Lemay. Autant on veut enseigner aux garçons à voir la sensibilité comme une force et une forme d’ouverture aux autres, autant on veut permettre aux filles de sortir des normes relationnelles. «Elles ont le droit d’être en colère! Elles ont le droit de crier dans leur oreiller!» lance la sexologue.

Les ados ne sont pas seuls, les parents non plus

Au Québec, la loi oblige tous les établissements scolaires à se doter d’un plan de lutte contre la violence, l’intimidation et les abus sexuels. Ce plan doit inclure des modalités d’intervention, les sanctions disciplinaires applicables et des mesures de soutien aux élèves victimes ou témoins. Leur mise en œuvre est toutefois à géométrie variable, constate l’avocat Jean-François Bernier, Protecteur national de l’élève. «Malheureusement, ces plans de lutte sont méconnus. Et quand ils sont connus, ils sont mal compris ou mal appliqués.»

Depuis 2023, les élèves et leurs parents peuvent compter sur une équipe de 20 protecteurs régionaux qui ont la responsabilité de faire respecter leurs droits. Lorsqu’il y a plainte, le Protecteur national de l’élève analyse le plan de lutte et la gestion de l’école concernée, décrit Me Bernier. Dans le cas de manquements, il émet des recommandations et s’assure que des correctifs sont apportés.

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«Souvent, on banalise des situations. On se dit que ce sont des chicanes d’enfants ou que ce sont juste des mots», observe Jean-François Bernier. Or, comme pour toute autre forme de violence, les propos misogynes doivent faire l’objet de sanctions prévues au plan d’intervention de l’établissement scolaire, confirme-t-il. « Un de mes chevaux de bataille, c’est de m’assurer que nos filles vont à l’école dans un climat sécuritaire et bienveillant. »

Depuis l’entrée en scène du Protecteur national de l’élève, une série de mesures législatives ont été mises en œuvre pour venir en aide aux victimes. La loi sur la protection contre les représailles en est une. Si les élèves qui portent plainte se font traiter différemment des autres à l’école, des pénalités allant jusqu’à 250 000$ peuvent être imposées à l’établissement scolaire, indique Me Bernier. «C’est important de bâtir autour de nos jeunes un réseau de confiance et de personnes-ressources outillées pour que les élèves n’aient plus peur de parler», poursuit-il. Dénoncer un acte répréhensible peut changer toute la dynamique d’une école. «Je sais qu’en faisant une recommandation dans un cas particulier, je peux éviter que la situation se répète», dit-il.

Me Bernier est catégorique: «Nos enfants n’ont pas à accepter des mots ou des gestes qui les discréditent ou qui portent atteinte à leur intégrité physique ou psychologique. Ça prend du courage pour le dire. Et on veut être l’oreille qui écoute et qui accompagne.»

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