Mon meilleur ennemi

Marilyse Hamelin. Photo: Justine Latour
J'étais si bien, dans sa baignoire, que j’en oubliais presque ce lipœdème apparu avec la préménopause et la prise de suppléments de progestérone : mes jambes sont lourdes, gonflées, douloureuses…
Au bout de près d’un an de traitement hormonal bio-identique, je suis ambivalente.
Certes, les comprimés m’aident à dormir et n’ont fait qu’une bouchée de mon SPM monstrueux et de mon anxiété généralisée.
Par contre, mes seins se sont mis à enfler, passant d’une taille de bonnet C à E. Je ne sais plus trop comment m’habiller…
On dirait qu’il n’existe pas de solution adéquate aux enjeux de santé féminins, puisque ceux-ci demeurent dans l’angle mort de la médecine dite moderne.
Eaux troubles
J’étais donc dans la baignoire de Marie, à flatter la soyeuse tête de son gentillissime toutou. Assis bien droit sur le carrelage, « Rôbè » m’observait avec amour et j’ai pensé que ce serait bien, pour une fois, de me détendre pour de vrai, sans scruter à la loupe mes gros mollets, mes cuisses charnues, mon ventre rebondi…
Toujours est-il qu’en examinant mon ventre, je me suis souvenue d’une anecdote d’enfance que mon amie m’avait racontée.
Dans les années 1990, au camp de jour, Marie s’était fait dire par une monitrice qu’elle avait « l’air enceinte » parce qu’elle avait un petit bedon rond. Elle en porte encore la honte et les complexes, elle qui a eu des troubles alimentaires pendant longtemps (en guérit-on vraiment ?).
Ce qui m’a fait penser à ma grand-mère. Toute sa vie, elle a eu peur d’engraisser. À 80 ans passés, elle se privait encore. Puis j’ai songé à la mère de mon chum, morte l’été dernier à 65 ans des suites d’un cancer du poumon. Elle m’avait avoué au tout début de sa maladie qu’elle était
au moins contente de perdre du poids.
Oh ! Elle s’était ravisée par la suite. Elle m’avait même lancé : « Il vaut mieux être grosse comme toi, mais en santé. »
Trois mois plus tard, elle s’éteignait devant nous, au bout de son souffle, dans une petite chambre de l’hôpital de Chicoutimi.
Pourquoi ?
Châtelaine existe depuis plus de six décennies et, s’il y a une chose qui n’a pas changé, c’est bien la grossophobie intériorisée – comme si rien ne pouvait la déloger.
Je m’étais réjouie des vagues de body positivism et du travail militant d’influenceuses comme Gabrielle Lisa Collard et Julie Artacho. Cette éclaircie n’aura pas duré. Au-delà du discours, il semble ardu de changer notre perception de nous-mêmes.
L’arrivée d’Ozempic et le retour du Heroin Chic ne sont que les récents symptômes d’un mal tenace affectant la santé mentale et physique, et même les forces vives et créatrices des femmes : l’injonction de la minceur, un standard de beauté si étroit, si réducteur…
Jamais nous ne pourrons laisser libre cours à notre talent tant que nos esprits seront englués dans cette charge mentale du désamour de nos chairs. Mais comment arriver à déconstruire ce qui nous a été inculqué au fer rouge ?
Pendant ce temps, nos corps, nos meilleurs alliés, tentent à tout prix de nous garder en vie.
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Écrivaine, éditrice, chroniqueuse et animatrice, entre autres, Marilyse Hamelin a fait paraître en 2023 Une détresse contrôlée (Hamac) et, en 2024, Solitudes, une décennie de réflexions féministes (Somme toute). Elle écrit aussi l’infolettre Quelques mots sur…, qui traite du processus créatif et, plus largement, du milieu littéraire québécois.

