Ma parole!

Pourquoi il faut lire Les superbes

«Je n’étais plus capable de refermer Les superbes parce que ce livre a pour objet le malaise que l’on ressent collectivement devant la réussite des femmes et dont j’essuie les effets depuis que j’occupe une place dans l’espace public.» Geneviève Pettersen adore l’ouvrage de Marie Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion

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Ce matin, il pleuvait. Je suis sortie sur ma galerie avec mon fils pour voir la pluie et, tranquillement, le conduire vers la garderie. Marie Hélène Poitras, écrivaine superbe se tenait là, devant chez moi, casque de vélo vissé sur la tête. Elle était au pied des marches et cherchait dans son sac. Je savais ce qu’elle était venue me porter : un exemplaire tout chaud de son essai Les superbes, qu’elle cosigne avec une autre femme que j’admire, Léa Clermont-Dion.

Marie-Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion Photo: Le Pigeon

Marie-Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion Photo: Le Pigeon

Je suis allée porter mon fils chez sa gardienne et me suis dépêchée de revenir pour commencer le livre en mangeant mes toasts au creton. Je me disais que j’allais juste le feuilleter et travailler ensuite. Ça ne s’est pas produit comme ça. Je n’étais plus capable de le lâcher. Et ce n’est pas juste parce que Marie Hélène et Léa se sont entretenues avec Perrine Leblanc, Mariloup Wolfe, Fabienne Larouche, Noémi Mercier et Élise Gravel, entre autres. Des femmes que j’estime beaucoup, des amies pour certaines d’entre elles. Je n’étais plus capable de refermer Les superbes parce que ce livre a pour objet le malaise que l’on ressent collectivement devant la réussite des femmes et dont j’essuie les effets depuis que j’occupe une place dans l’espace public.

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Que ce soit parce qu’on a écrit un livre qui vend et qui, comble de l’affront, a remporté un succès d’estime, que ce soit parce qu’on passe à la télé, que l’on est à la tête d’une organisation politique, réalisons des films, dirigeons des entreprises ou osons prendre la parole : la réussite des femmes fait naitre le mépris, les railleries, les menaces et la jalousie. C’est dire que même si l’on accède au pouvoir et au prestige, il y aura toujours quelqu’un pour nous tirer vers le bas et nous rappeler que nous ne sommes que des représentantes du deuxième sexe.

Oui, en 2016, le genre féminin continue à teinter les perceptions et à moduler les attentes envers nous. Il n’y a qu’à regarder le traitement de notre image dans les médias. On demande à l’écrivaine, à la femme d’affaires, à la chanteuse, à la politicienne et à l’intellectuelle d’être jolie et de poser. Son physique et son attitude, surtout, doivent plaire. Pour avoir accès à la sphère médiatique les femmes doivent s’offrir en pâture, être à l’avenant. On ne demande jamais aux hommes de porter une robe seyante ou de sourire plus pour les photos. Je le sais, je suis mariée avec un écrivain. On exige seulement de lui qu’il enfile des vêtements propres et qu’il se présente à l’heure.

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Plus j’avance dans la lecture des Superbes, plus je me remémore toutes les situations injustes ou carrément révoltantes auxquelles j’ai dû faire face parce que je suis une écrivaine qui a osé publier un livre qui se vend. À cause de mon roman et j’ose le croire, de ma verve et de mon talent, on m’a ouverte toutes grandes les portes de la radio, de la télé et des magazines. J’en suis très heureuse. Et j’en suis fière, aussi. Parce que ça me permet de gagner ma vie et de faire un travail que j’adore. Mais ma présence médiatique a suscité dès le départ bon nombre de commentaires déplacés. J’en ai mangé des insultes. Et des conseils non sollicités, des avis sur la façon dont j’écris et des mises en garde, j’en ai reçu un char pis une barge. C’est encore le cas aujourd’hui, je me dois de le spécifier.

Dès la parution de La déesse des mouches à feu, ma boîte de courriels a débordé de messages condescendants à propos de ma prose et de mes performances télévisuelles ou radiophoniques. J’ai été boudée, on a parlé dans mon dos et certaines personnes du milieu littéraire ont chuchoté que j’avais droit à trop d’attention. Plusieurs journalistes m’ont même demandé si mon époux m’avait aidé à écrire mon livre. Personne ne lui a jamais posé la question à lui. Personne n’a jamais osé lui demander si j’avais une quelconque influence sur son écriture. Dans leur tête, c’est juste impossible que ce soit le cas, j’imagine. Je ne suis qu’une pauvre femme après tout. Superbe, mais un peu insignifiante.

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Les superbes: une enquête sur le succès et les femmes, par Léa Clermont-Dion et Marie-Hélène Poitras, VLB Éditeur, 29,95 $.

Sortie le 3 octobre.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)