Ronde, et alors?

Y a-t-il de la place pour les filles rondes sur Tinder?

Encouragée par une amie, Joanie Pietracupa a décidé de s’inscrire sur Tinder. La populaire application de rencontre fait-elle une place aux filles rondes?

 

J’ai eu trois relations amoureuses sérieuses dans ma vie, dont une qui a duré 13 ans et des poussières. Dire que je suis «une fille de couple» est un euphémisme. Quand j’étais ado et que je sortais avec mon premier p’tit chum du secondaire depuis quelques mois déjà, mon père m’a conseillé de «rester ouverte à rencontrer d’autres beaux garçons». Vous en connaissez beaucoup, vous, des papas qui recommandent à leur jeune fille d’expérimenter plutôt que de se caser? Moi non plus.

Il y a des gens qui adorent les débuts. Qui les vivent avec passion. La rencontre, le coup de foudre, les dates, les longues conversations au téléphone par texto, les découvertes, les nuits enflammées, les chicanes à propos d’un rien, les amis, les beaux-parents, les voyages. Moi, je hais ça. Tout ça, sans exception. Est-ce que je peux sauter jusqu’à la case «amour» sans vivre tout le reste, please? Passer outre les premiers soupers au resto où on n’a rien d’autre à se dire sauf «Quoi de neuf?» et «Qu’est-ce que t’as fait aujourd’hui?»? Éviter les questionnaires du genre «Es-tu proche de tes parents?», «As-tu des frères ou des sœurs?», «Aimes-tu les animaux?» et le grand classique «Veux-tu des enfants?»? Moi, ce que je veux, c’est déjà connaître la personne par cœur, qu’on soit à l’aise l’un avec l’autre, qu’on se pousse et qu’on s’encourage, qu’on se fasse rire et qu’on ait des souvenirs, qu’on bâtisse notre futur, brique par brique, et qu’on se mente gentiment en se disant que nous, c’est pour toujours.

Photo: iStock

C’est pourquoi j’ai poussé le plus gros soupir du monde quand une amie m’a récemment suggéré de télécharger l’application Tinder. Moi, sur Tinder? En train de chatter avec des gars qui se trouvent pas trop loin de chez moi (#épeurant) et que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, et à qui je n’ai rien à dire de pertinent? Ma copine avait cependant un point: ce n’est pas comme si j’allais rencontrer l’homme de ma vie au supermarché, dans l’allée des fruits congelés, ou dans un bar, lorsque d’un 5 à 7 hyper branché. Ça, ça arrive juste dans les films mettant en vedette Cameron Diaz. Ou dans la vraie vie des autres.

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Je me suis donc inscrite à Tinder et j’ai vu – avec beaucoup de surprise et quand même pas mal de plaisir, je dois l’avouer – les «superlikes» et les «matchs parfaits» rentrer à la tonne. Mais que se passait-il donc? Pourquoi me sentais-je comme la fille la plus hot et la plus populaire de l’univers alors que j’avais de la difficulté à attirer le regard du caissier à l’épicerie? Mon amie m’a cité trois raisons valables:

1) j’étais nouvelle sur l’appli et donc un appât pour les gars tannés de regarder les mêmes filles en boucle depuis des mois;

2) j’habitais au centre-ville de Montréal, et donc près de la plupart des mecs inscrits;

3) je suis très photogénique sur mes photos de profil, piquées sur mon compte Facebook.

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Hein? «Ben oui, tu le sais bien que t’es photogénique sur tes selfies, tout le monde te le dit tout le temps!» J’ai vite fait un lien un peu poche dans ma tête: «Penses-tu que les gars vont être déçus quand ils vont me voir en vrai? Tu sais, vu que j’ai un surplus de poids et qu’on ne voit que ma tête sur les portraits…» Elle m’a regardé d’un drôle d’air, puis on s’est toutes les deux mises à réfléchir à voix haute. À quel point c’était absurde de devoir se poser la question, vu que l’apparence physique est si peu importante pour nous, mais que ce n’est sûrement pas le cas pour tout le monde inscrit sur une appli qui incite à cliquer sur «j’aime» ou «j’aime pas» avec pour seul critère la photo d’une personne. Y a-t-il une façon plus superficielle de rencontrer quelqu’un? Sûrement pas.

J’ai jasé avec deux ou trois garçons triés sur le volet (les seuls qui ne m’avaient pas écrit le mot «sexe» dans les cinq premiers échanges), en me demandant si je devais les informer que j’avais de l’embonpoint. Parenthèse: Tinder, c’est une job à temps plein ou quoi? Qui a le temps de texter deux ou trois nouvelles personnes à toute heure du jour et de la soirée? Le cauchemar pour une fille qui redoute les conversations plates et prenantes comme moi! Fin de la parenthèse. J’ai décidé de le dire à un des mecs – mon préféré. Sa réponse: «On parle d’un gros surpoids ou d’un petit embonpoint? Tu pèses et tu mesures combien? Parce que non, je n’aime pas les grosses.»

J’ai pris soin de corriger ses fautes d’orthographe et de syntaxe pour protéger votre intelligence et vos beaux yeux. Les «Tinder-iens» qui ne savent pas écrire, ce n’est pas un mythe. Ma réponse: j’ai supprimé l’application. Parce que non, je ne rêve pas de me sentir rejetée à cause de ma silhouette par un personnage virtuel qui ne m’a jamais rencontrée. Et que j’ai mis beaucoup trop de temps et d’efforts à construire ma confiance en moi pour laisser un inconnu la piétiner de la sorte. En attendant de rencontrer the one, comme disent les anglos, je vais donc continuer à jouer les Cameron Diaz à l’épicerie ou au bar branché!

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