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Couple et sexualité

Chambre à part, le secret des couples heureux?

Dormir séparément n’est plus un aveu d’échec. Pour bien des couples, c’est même une bouffée d’air, une façon de mieux dormir... et, parfois, de mieux s’aimer.
Par Laurence Niosi
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Chambre à part, le secret des couples heureux?

Illustration: iStock

Je suis une divorcée du sommeil. À cause d’un enfant qui s’invite régulièrement dans mon lit, de mes insomnies chroniques et de l’apnée du sommeil de mon conjoint, j’ai fini par céder : à chacun sa chambre.

L’idée m’aurait semblé saugrenue il y a quelques années. Pourtant, je ne me plains pas du tout de la situation. Ces nuits séparées m’ont offert un luxe insoupçonné : dormir enfin, retrouver le silence et – qui l’aurait cru – préserver notre complicité. Et je suis loin d’être la seule à embrasser cet arrangement rédempteur, le sleep divorce.

Alors que dormir séparément a longtemps été tabou, aujourd’hui, on associe de moins en moins cette pratique à l’idée d’un couple qui bat de l’aile. Environ un tiers de la population américaine l’adopte, selon un sondage réalisé en 2024 par l’American Academy of Sleep Medicine.

Sophie* et Jonathan* ont traversé d’abord à deux, puis à trois, les grandes étapes de leurs 16 ans de vie commune : les déménagements, l’achat de leur premier appartement, la naissance de leur enfant. Peu à peu, leurs nuits sont devenues mouvementées.

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« Jonathan souffre d’apnée du sommeil. À cause de ses ronflements et de ses nuits très agitées, je dormais mal. Je lui donnais des coups, je le réveillais, j’étais tout le temps fâchée », raconte Sophie. Pour éviter que la fatigue ne nuise à leur relation, le couple a commencé à faire chambre à part : lui s’est installé sur le divan-lit de son bureau, tandis que Sophie est restée dans la chambre principale. Chacun a retrouvé un sommeil réparateur. « Ça nous a sauvés », se souvient Sophie.

Pour d’autres couples, en revanche, la séparation nocturne ne s’impose pas comme un dernier recours, mais comme un choix pleinement réfléchi et assumé, intégré à leur mode de vie. Loin du cliché du couple enlacé, Richard Comeau, 65 ans, et Richard Mondoux, 72 ans, ont chacun leur lit, et ils les ont installés tout près l’un de l’autre.

« Mon chum, quand il se retourne, il fait trois vrilles et deux saltos, et il part avec la couette! » témoigne Richard Comeau. Depuis qu’ils dorment séparément, les deux retraités, qui ont récemment célébré leurs noces de rubis, ont retrouvé des nuits paisibles.

L’idée s’est imposée à eux lors d’un voyage en Scandinavie, où des chambres avec lits séparés leur ont fait réaliser que l’intimité ne passait pas forcément par le même matelas. Au moment d’imaginer leur maison, construite en Estrie il y a trois ans, ils ont donc aménagé la chambre autour de deux lits simples installés côte à côte.

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Leur choix continue de surprendre leur entourage, mais pour eux, cette infime distance entre les lits ne nuit en rien à leur intimité. « On peut se tenir la main, on peut s’embrasser et on peut même coller les lits, puisqu’ils sont sur des roulettes. C’est vraiment le meilleur des deux mondes », résument-ils.

La clé du bonheur conjugal?

Ouvrez Reddit et vous tomberez sur les messages d’une foule de couples qui se disent libérés du dogme du lit commun. « Normalisons le divorce du sommeil », lit-on ici. « Dormir séparément est tellement sous-estimé », trouve-t-on là. De nombreux messages vantent les bienfaits de nuits enfin paisibles. Les mots-clic #sleepdivorce et #differentbeds récoltent par ailleurs des millions de vues sur TikTok. Dans la populaire émission Couples Therapy, diffusée sur Crave, le fait de dormir séparément est présenté comme un choix pragmatique, mais aussi comme un moyen d’examiner les dynamiques propres à chaque relation.

Les données vont dans le même sens : des synthèses de recherches – dont une effectuée récemment par l’Université du Michigan – indiquent que le partage du lit est souvent associé à un sommeil plus fragmenté et à une augmentation des irritants au sein du couple, la fatigue ayant des effets directs sur l’humeur et la qualité des interactions.

Le débat entourant le sommeil ne se réduit plus aux aspects physiologiques. Il reflète aussi une évolution des pratiques et des attentes. Pour Chiara Piazzesi, professeure au Département de sociologie de l’UQAM, ce qui a changé au cours des 20 dernières années, c’est la place accordée au repos et à l’autonomie personnelle, particulièrement chez les femmes. Le sommeil est désormais perçu comme un pilier de la santé mentale et physique, et l’idée de «prendre soin de soi» s’est durablement ancrée dans le discours public.

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Dormir séparément peut alors apparaître non pas comme une prise de distance, mais comme une manière de préserver son propre équilibre – et, en fin de compte, celui du couple. « Pour certaines personnes, l’union fonctionne mieux lorsque l’espace personnel est respecté, explique Chiara Piazzesi. Les raisons qui motivent ce choix sont multiples. Cela ne signifie pas qu’il y a des problèmes conjugaux ni que cette option convient à tout le monde. » L’essentiel, insiste la sociologue, est que ce choix fasse l’objet d’une discussion, qu’il soit conscient et librement consenti.

La chercheuse rappelle, par ailleurs, que l’idée du lit conjugal est une construction relativement récente. Pendant longtemps, dormir ensemble n’avait rien d’un idéal romantique. Dans les foyers modestes, le partage du lit découlait surtout de contraintes matérielles : manque d’espace, logements surpeuplés, enfants et parents dormant souvent dans la même pièce. « Il n’y avait pas cette obsession de l’intimité du couple », souligne Chiara Piazzesi. Dès que les moyens financiers le permettaient, au contraire, disposer de chambres séparées devenait la norme.

À l’inverse, dans les milieux aisés, notamment au sein de l’aristocratie européenne, puis de la bourgeoisie du 19e siècle, faire chambre à part était courant – et même valorisé. L’historien Philippe Ariès le souligne dans Histoire de la vie privée : au 19e siècle, l’apparition d’une chambre conjugale, voire d’une chambre à soi, devient un signe fort de l’existence d’une vie privée. On ne parle alors pas seulement d’un lit, mais d’un espace refuge pour se préserver et organiser son quotidien.

Après la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence de la psychanalyse et des représentations médiatiques – dans la presse féminine ou les romans populaires –, le lit partagé devient un symbole : celui de la sexualité conjugale et du bonheur à deux. Au 20e siècle, cette norme s’impose largement dans la culture populaire; dormir ensemble devient un baromètre pour juger de la santé d’un couple.

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Redéfinir l'intimité

Depuis quelques années, les arrangements conjugaux gagnent en souplesse. Selon des données de L’Institut Vanier de la famille, les membres d’un couple, même stable, choisissent de plus en plus de ne pas habiter ensemble. Certains, à l’inverse, continuent de cohabiter après une séparation, faute de pouvoir se permettre deux appartements, dans un contexte de crise du logement persistante.

D’après la sexologue Roxanne Bolduc, professeure adjointe à l’Université Laval, c’est surtout la manière d’aborder collectivement ces arrangements qui évolue. « On est à une époque où on s’autorise à questionner les modèles existants, les attentes traditionnelles et, surtout, où l’on prend le temps de se demander ce qui nous convient vraiment », observe la chercheuse. Et pourquoi, ajoute-t-elle, l’intimité devrait-elle nécessairement se jouer la nuit, et toujours de la même façon?

Aucune entente de chambre à part n’est d’ailleurs définitive. Après deux ans passés à dormir séparément, Sophie et Jonathan refont lit commun. Jonathan a traité son apnée du sommeil, notamment à l’aide d’un appareil qui l’aide à respirer. Depuis, la nécessité de dormir séparément se fait moins sentir d’autant plus qu’il en a eu assez de passer ses nuits dans son bureau. « On est revenus ensemble d’abord pour des raisons pratiques, mais aussi avec cette crainte : “Est-ce qu’on allait se perdre en chemin?” », admet Sophie.

Aujourd’hui, partager le même lit leur semble aller de soi : quelques minutes volées le matin, le plaisir simple de commencer la journée ensemble. Pour Sophie et Jonathan, le « divorce du sommeil » n’aura pas été une rupture, mais un ajustement temporaire – une distance qui, paradoxalement, les a rapprochés.

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*Prénoms fictifs

Les conseils de la sexologue Roxanne Bolduc

  • Préciser ses besoins : Avant toute décision, il peut être utile de se poser honnêtement deux questions: qu’est-ce qui dérange dans les nuits actuelles? Qu’est-ce qui ferait réellement du bien?
  • En parler avec empathie : Une communication ouverte, où chacun tente réellement de se mettre à la place de l’autre, aide à éviter que l’arrangement soit perçu comme un rejet.
  • Trouver un terrain d'entente : L’objectif n’est pas «d’acheter la paix», mais de réfléchir à une solution cohérente pour les deux partenaires.
  • Créer des rituels de rapprochement : Même à distance, le lien peut se nourrir de gestes simples: une note laissée sur l’oreiller, un câlin avant de rejoindre sa chambre, des matinées partagées le samedi...
  • Faire place à l'intimité autrement : Planifier des moments de rapprochement, en initier dans un autre espace de la maison ou inviter l’autre par un geste complice.
  • Consulter, au besoin : la consultation d’une sexologue ou d’une thérapeute conjugale peut offrir un espace de discussion et éviter que des tensions ne s’installent.

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