La nature comme médicament

Un billet du médecin pour aller jouer dans le bois? De plus en plus de scientifiques croient que le contact avec l’air pur et les petits oiseaux est parfois aussi efficace qu’une pilule.

 

Faire du camping ne correspondait pas à la définition du bonheur de Jacinthe (prénom fictif), plus portée sur les draps en soie des quatre étoiles à Paris que sur les toilettes sèches. Ce sont pourtant les expéditions en roulotte qui l’ont sauvée, il y a huit ans. Ça, et charrier des roches, de l’engrais et encore des roches à travers les 13 acres de son lopin de terre situé au pied d’une montagne en Estrie.

« Je ne vivrai jamais assez longtemps pour payer ma dette à la nature », confie-t-elle alors que nous arpentons sa propriété enclavée dans des vergers, escortées de Valentin, son guilleret pitou. De sa maison deux fois centenaire s’échappe une odeur de rôti de palette à corrompre une végétarienne. Des sources souterraines se déversent dans l’étang, des rectangles de bonne terre grasse attendent les semis et des scilles frondeuses percent le sol malgré le froid de canard. « Dans une couple de semaines, ça va faire un beau tapis bleu ! Faudra que tu reviennes. »

Difficile d’imaginer que cette sexagénaire pétulante, cultivée et curieuse ait un jour avalé une dose potentiellement létale de morphine, dégoûtée qu’elle était de son quotidien miné par la dépression et l’alcoolisme. « Moi-même, je m’explique mal pourquoi je me suis rendue là. J’avais tout pour être heureuse – des gens qui m’aimaient, une belle carrière, une vie confortable… Une chose est sûre, c’est en m’en remettant à mon jardin et à la beauté sauvage des parcs nationaux que je suis peu à peu passée de la noirceur à la lumière. Ces paysages m’ont apaisée. Et je n’ai jamais rechuté. »

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La pilule verte

Que les sceptiques se rhabillent : Jacinthe ne se raconte pas d’histoire. Des centaines d’études publiées dans les revues scientifiques les plus sérieuses démontrent que le contact avec la nature aide à prévenir certaines maladies mentales et physiques, et même à s’en rétablir. « Mais c’est méconnu et sous-utilisé, affirme François Reeves, cardiologue d’intervention au CHUM et auteur de Planète Cœur – Santé cardiaque et environnement (Éditions MultiMondes et du CHU Sainte-Justine, 2011). Quand je suis invité dans les facultés de médecine pour en parler, j’ai droit à une standing ovation. Sauf que les médecins n’ont pas encore intégré cette approche. Ils ont plutôt le réflexe d’envoyer leurs patients à la pharmacie. »

La docteure Melissa Lem, de Vancouver, est l’une des rares au pays à prescrire des promenades en milieu naturel à titre de traitement, entre autres pour les troubles de l’humeur et de l’attention, l’anxiété et la dépression. « Lorsque j’ai commencé à proposer ça, il y a cinq ans, j’étais un peu inquiète de la réaction des gens, témoigne l’omnipraticienne. Mais ils ont été super réceptifs. Il semble que ça leur fait beaucoup de bien. » Bien sûr, ces « moments verts » s’accompagnent souvent d’une ordonnance pour des médicaments ou d’autres recommandations, comme faire davantage de sports ou modifier son alimentation. Bien malin qui saurait dire ce qui contribue le plus à remettre les gens sur le piton. « Chose certaine, des études prouvent que les gens sont plus portés à faire de l’exercice quand ça se passe au grand air qu’au gym, dit-elle. Aussi, des patients m’ont confié avoir vu leur niveau de stress augmenter à la suite d’un déménagement dans une ville moins verdoyante. »

Cet état de bien-être en nature, on le doit beaucoup au bon air qu’on y respire, a constaté François Reeves, alors qu’il préparait un livre sur les facteurs de risque des maladies du cœur, il y a 10 ans. « Avant, si vous m’aviez demandé à quel point l’environnement a un impact sur la santé, j’aurais répondu : “Bof, peut-être un peu…” Jusqu’à ce que je réalise que la possibilité de subir une crise cardiaque ou un AVC peut être multipliée par 10 quand on habite un endroit où le béton a chassé le vert. »

C’est que les particules en suspension crachées par les usines et les voitures ont des effets dévastateurs sur nos systèmes immunitaires et cardiovasculaires. Comme les arbres ont la faculté de purifier l’air de ces saletés, plus on en retrouve dans son milieu, mieux on se porte. D’ailleurs, une vaste enquête menée au début des années 2000 auprès de 40 millions de Britanniques a démontré que, peu importe son revenu, le fait de vivre dans un secteur vert – y compris en ville – réduit de 6 % le taux de mortalité prématurée. Et ce, même si on n’y pratique pas d’activités physiques. En plus de jouer les super purificateurs d’air, les arbres auraient le pouvoir de booster notre production de « cellules tueuses de cancer ». Ils permettraient aussi d’abaisser la tension artérielle et le niveau d’hormones du stress, grâce aux composés organiques volatils qu’ils émettent pour se protéger des insectes et des microbes. Ces molécules, dont certaines sont merveilleusement odorantes – pensons au parfum revigorant des pins, par exemple –, auraient un effet protecteur qui perdure une semaine après un séjour de trois jours dans la forêt.

Du vert, svp !

Plus de la moitié de la planète réside aujourd’hui en zone urbaine. Au Québec aussi, les régions métropolitaines se densifient. Or, une tonne d’études montrent que le trafic, le bruit et la pollution affectent gravement la santé mentale et physique. « D’où l’importance de ramener la nature en ville pour des raisons sanitaires », insiste le cardiologue François Reeves.

Une saucette dans le bois

Ce sont des Japonais qui ont fait cette découverte, eux qui croient depuis longtemps aux vertus thérapeutiques du contact avec la nature. On leur doit notamment le concept du shinrin-yoku ou « bain de forêt ». Des chercheurs nippons ont observé que passer 40 minutes au milieu des arbres deux fois par jour diminue la fatigue, l’anxiété, la déprime, la tension et la confusion. Une sorte de Prozac naturel, quoi. C’est tout à fait ce que ressent Anick Gaucher dès qu’elle sort du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine pour regagner sa vieille maison de bois au milieu des champs, à Saint-Antoine-sur-Richelieu. « Ma façon de respirer change au fur et à mesure que je me rapproche. C’est comme si je me déposais », raconte l’enseignante en psychologie au cégep Ahuntsic, à Montréal.

Son amoureux n’en revient pas encore de voir son ex-citadine de blonde revêtir des guenilles pour ramasser des feuilles et corder du bois, elle qui était plutôt escarpins, rouge à lèvres et tailleur chic. Mais ce n’est pas la métamorphose la plus étonnante à laquelle il a assisté. « Ça faisait 20 ans que je prenais des médicaments pour contrôler mon trouble d’anxiété généralisée, dit-elle. Avant qu’on déménage ici, il y a huit ans, je faisais deux ou trois attaques de panique par jour. Mon chum ne savait plus quoi faire pour m’aider. Mais depuis quatre ans, c’est fini. J’ai cessé toute médication. »

Son quotidien n’est pas dénué de stress pour autant. Mais elle trouve désormais en elle les ressources pour le maîtriser. Les heures de voyagement entre le cégep et sa campagne valent le coup, juge-t-elle. « Je suis sortie de la bulle artificielle dans laquelle je vivais pour me reconnecter au rythme des saisons. Là, tu vois, les bernaches sont arrivées. En face de la maison, il y a un boisé où je peux observer l’évolution des feuilles. À côté, mon voisin va bientôt semer… Assister à tout cela aux premières loges me calme. » Au-delà des bénéfices qu’apporte l’air pur produit par les arbres, le spectacle de la nature permet aussi au cerveau de se remettre de l’attention soutenue qu’on exige de lui pour résoudre des problèmes au travail et effectuer de multiples tâches.

 

Photo : Jean-Philippe Sirois
Photo : Jean-Philippe Sirois

Côté jardin

Les centres-villes, aussi admirables soient-ils pour leur architecture, n’ont pas cette action restauratrice – les rues grouillantes de monde, les klaxons, les feux de circulation, les façades des boutiques sollicitent nos sens à l’extrême. Tandis qu’observer le fourmillement des insectes, le débit d’une rivière ou le vent dans les arbres exerce une fascination douce qui, en plus de tirer peu de jus, nous divertit de nos ruminations. Au terme de ce répit mental, on raisonne mieux, on est moins anxieux, et peut-être même plus altruiste, selon des recherches coréennes.

Il y a longtemps d’ailleurs que les hôpitaux psychiatriques ont compris ça. « Ce n’est pas un hasard si la plupart ont été construits à la campagne, explique Rob Whitley, spécialiste de la psychiatrie sociale au centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal. À l’époque, la décision de s’y établir s’appuyait surtout sur des croyances folkloriques quant aux propriétés curatives de la nature mais, aujourd’hui, les preuves scientifiques s’accumulent. »

C’est pour cette raison que Douglas tient tant à son programme de thérapie par l’horticulture. L’établissement, qui opérait une ferme au temps où l’arrondissement Verdun était rural, possède toujours deux vieilles serres bien entretenues et des ­jardins extérieurs.

Tomato harvest. Farmers hands with freshly harvested tomatoes.
Photo: iStock

On y est à peine depuis quelques secondes que déjà les épaules se relâchent. Effet ­combiné de l’odeur du terreau, de Chopin à la radio et des sourires bienveillants de Marielle Contant et Jacques St-Hilaire, horticulteurs en résidence. Sous leur supervision, des groupes de personnes souffrant de problèmes de santé mentale se succèdent pour bichonner les plantes. Aujourd’hui, des filles aux prises avec des troubles alimentaires viennent préparer 150 boutures de coléus. D’autres s’activent à monter de ravissantes jardinières en papotant.

Cela fait plus de 20 ans que Marielle et Jacques travaillent aux serres et jamais ils n’ont eu de « code blanc », cet appel d’urgence lancé à la sécurité quand un patient devient trop agressif. Une situation tout à fait exceptionnelle, selon leur patronne Christianne Bourgie, chef du rétablissement et de l’intégration sociale. « Ça arrive régulièrement à l’hôpital, et à l’occasion dans les autres ateliers qu’on offre, dit-elle. C’est dire à quel point l’environnement ici est apaisant. » Assez pour faire baisser la tension artérielle, améliorer la concentration et rendre plus tolérant au stress, selon les tests effectués.

« Beaucoup nous disent que le fait de repiquer, désherber, arroser, ça chasse leurs idées noires, dit Jacques St-Hilaire. Il faut voir leur fierté à la fin de l’été, quand leurs efforts se matérialisent en belles grosses tomates ! » Certains ne les mangent même pas, trop heureux d’avoir enfin l’occasion d’en faire cadeau aux autres, eux qui ont souvent bien peu de moyens. « J’ai travaillé longtemps comme préposé aux bénéficiaires en psychiatrie avant d’aboutir aux serres, ajoute-t-il, et je peux affirmer que je n’ai jamais vu autant d’entraide entre les patients. » C’est le contact étroit avec la vie qui leur fait tant de bien, estiment ses collègues. « Il y a quelque chose de magique dans le fait de planter une graine, qui n’a l’air de rien au début, puis de la voir croître et donner des fruits, avance Christianne Bourgie. Ça tient du miracle. Et ça suscite de l’espoir. L’espoir qu’on peut croître, nous aussi. »

ecojardinage

La géographie du bonheur

Où se trouve-t-on précisément lorsqu’on se sent le mieux ? C’est ce que deux chercheurs anglais ont entrepris de découvrir grâce à l’application pour téléphone intelligent mappiness (une contraction des mots map et happiness). Les gens qui la téléchargent doivent communiquer leur état d’esprit, ce qu’ils font et avec qui ils sont au moment où ils reçoivent une notification du système. Un GPS détermine leurs coordonnées géographiques. À ce jour, l’analyse des données fournies par 20 000 participants indique que c’est lorsqu’ils sont en pleine nature que les gens sont le plus heureux.

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