À bas le chacun pour soi!

Partager, échanger plutôt qu’acheter.

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Family Picnic - Wide View

 

Partager, échanger, louer plutôt qu’acheter : c’est ce que font de plus en plus de gens partout sur la planète. D’abord, ça soulage le portefeuille, mais en plus, c’est écolo. Et puis, surtout, ça crée des liens.

Les voisins de Christian Macé et Marie-Hélène Labonté ont donné une fête au début de l’été. De l’autre côté de la clôture en maille de chaîne qui délimite leur terrain, dans le quartier Saint-Sauveur, en Basse-Ville de Québec, les rires fusaient, la marmaille s’ébattait, la table débordait de victuailles.

« On les entendait jaser, c’était sympathique, raconte Marie-Hélène, une brunette déterminée de 33 ans au large sourire. J’ai dit à mon chum : « C’est assez! Depuis le temps qu’on vit côte à côte sans se parler, on va se présenter ». » Initiative applaudie par toute la galerie. Quand y’a de la gêne…

S’il n’en tenait qu’à elle, une partie de la clôture disparaîtrait pour que leurs enfants puissent circuler d’un terrain à l’autre. Elle aimerait aussi convaincre le voisinage d’adhérer à un réseau d’entraide informel mis sur pied avec des amis. Gardiennage, échange d’outils (pourquoi acheter en double un banc de scie, une échelle de six pieds?), achats groupés de nourriture chez un distributeur… Certes, c’est économique et ça réduit le gaspillage. « Mais c’est aussi un prétexte pour se connaître », dit-elle.

À quelques kilomètres de chez elle, une trentaine de familles a poussé plus loin la logique en créant le premier « cohabitat » de la province au cœur du quartier Saint-Sacrement, à Québec. Inventé au Danemark dans les années 60, ce mode d’habitation ressemble à un bloc d’unités de condos ordinaire – chacun a son logement privé. Sauf que des aires communes y sont greffées : cuisine, atelier de mécanique, buanderie, salle avec tables de billard. La cour intérieure est à tout le monde. On partage les dépenses qui y sont rattachées.

Au moment de mon passage, à la mi-juin, les familles emménageaient enfin, après huit ans à mettre le projet sur les rails. Dans la cuisine institutionnelle toute neuve où brillaient les électros en inox et la vaisselle en porcelaine blanche, un tableau annonçait les corvées du jour : laver le stock sur la table de réfectoire, déménager la boîte aux lettres, défaire l’épicerie. Une telle avait besoin qu’on pose sa tringle de douche, un autre, qu’on transporte de la terre.

C’est obligatoire, ici, tendre la main à son prochain? La très zen directrice de Cohabitat Québec, Jessica Veillet, sourit. « Personne n’est aux travaux forcés. Mais c’est une coopérative de solidarité : on s’y installe parce qu’on a le goût de l’entraide. » Le groupe est perçu comme une « source de soutien », dit-elle, et non une « pression ». Dans le lot, beaucoup de jeunes parents. « Les enfants ont une salle de jeu, une cour où s’amuser. Ils sont contents, et nous, on a l’esprit tranquille. »

Ce qui est à moi est à toi

La démarche de ces familles correspond à la montée d’un phénomène qui fait jaser partout dans le monde industrialisé : l’économie de partage, aussi appelée consommation collaborative. Le mouvement serait si significatif que les grands magazines parlent de révolution, de nouveau modèle de société, de la mort du consommateur tel qu’il existait (lire les articles éclairants des Time, Forbes, The Economist, Fast Company).

Populaire auprès des jeunes, ce système valorise la location, l’échange, le don de biens et de services plutôt que l’achat ou la propriété exclusive. Ça englobe des initiatives comme celles de Cohabitat Québec, mais ça prend aussi d’autres formes. Par exemple, si vous avez déjà fait un échange de maison pour les vacances via trocmaison.com, acheté un exerciseur elliptique usagé sur Kijiji, loué une voiture de Communauto, vous avez participé à l’économie de partage.

Bien sûr, le principe n’est pas nouveau : il paraît même que Cro-Magnon et Neandertal s’échangeaient des trucs. Mais les inquiétudes environnementales et les crises financières, qui forcent tant de gens à se serrer la ceinture, contribuent à remettre ces comportements au goût du jour. Et là, grâce au Web, ça atteint des gigas proportions. De Tadoussac à Tokyo, le bassin de consommateurs collaboratifs n’a pas de frontières.

Pour vous donner une idée : à lui seul, le marché de location de bébelles entre particuliers est évalué à 26 milliards de dollars américains (château en Bourgogne, modeleur 3D, toile de Picasso, tondeuse à gazon : tout se loue maintenant). Et ça n’inclut pas les tonnes d’articles d’occasion qui se donnent, se prêtent ou se revendent à travers les médias sociaux ou sur des sites comme eBay. « Grâce à des réseaux qui font circuler des boîtes de linges pour enfants, on n’a presque jamais dépensé pour habiller Gwenaëlle et Philémon », témoigne Marie-Hélène.

Répandue aux États-Unis et en Europe, cette économie en marge du commerce traditionnel est plus timide au Québec, observe Fabien Durif, professeur en marketing à l’UQAM et directeur de l’Observatoire de la consommation responsable. Tout de même, un Québécois sur cinq a déjà partagé équipements et services avec d’autres, et la moitié a déjà acheté des produits usagés (voir tableau). « Ce n’est qu’un début, assure-t-il. Les initiatives foisonnent. »

Exemple : les Accorderies du Québec, qui champignonnent aux quatre coins de la province depuis 10 ans (le concept a même été exporté en France!). Moyennant des frais d’adhésion d’un dollar, les « accordeurs » offrent leurs compétences et profitent de celles des autres : cours de guitare, jardinage, dépannage informatique, conseils en emploi… Il y en a pour tous les besoins. Sans jamais casser son petit cochon. On se paye en temps : donner une heure de service ajoute une heure à sa banque, recevoir une heure de service en débite une.

À Montréal, depuis 2008, il s’est échangé 12 000 heures de services à ce jour – soit l’équivalent de six ans de travail à temps plein pour une personne, évalue Fabien Daunay, qui coordonne les Accorderies de Montréal Nord et de Mercier─Hochelaga-Maisonneuve.

Économiser de l’argent n’est pas le seul but des participants, insiste ce Breton d’origine, barbe blonde naissante, petites lunettes, chemise grise à col Mao. Bien sûr, ça donne un coup de pouce (la moitié des membres gagnent moins de 30 000 $ par année). Mais le gain est aussi social. « Ils apprécient l’esprit de coopération. Et le fait d’appartenir à une communauté. »

« Ces valeurs, qui allaient de soi dans les villages du Québec il y a 200 ans, rejaillissent parce qu’on réalise que l’individualisme ne répond pas à tous les besoins », constate Ariane Gagnon-Légaré, enseignante bénévole dans une école de l’Inde.

Quand elle vivait à Québec, elle empruntait et prêtait souvent du matériel aux gens de son réseau. « Certains trouvent ennuyeux de demander à un ami sa sableuse ou son gros chaudron. Il faut se rendre chez lui, lui faire un brin de causette. C’est justement ce que j’apprécie : « perdre » du temps. C’est un pied de nez au productivisme. »

Perdre du temps. Sophie Anctil se souvient de ses premières visites au Centre Famille Haute-Ville de Québec, il y a un an. Elle s’était inscrite à la popote collective de l’organisme, où des femmes du quartier font des recettes, échangent des trucs de cuisine, partagent leurs expériences. « Au début, ça m’horripilait! » Sa vie de mère monoparentale et de professionnelle en relations publiques avait fait d’elle une reine de l’efficacité axée sur le résultat. « Là, la cuisine commençait trois quarts d’heure en retard parce que ça jasait… »

Pas du tout axée sur la communauté – « Je roulais dans le tapis, que les autres s’arrangent avec leurs troubles! » –, Sophie a pourtant découvert les bienfaits de l’entraide au fil du temps. « À la suite d’une crise de vie, j’ai éprouvé le désir de me relier aux autres, au-delà du placotage de 5 à 7. Je cherchais des rapports vrais, humains. »

Aujourd’hui, elle s’implique dans plusieurs organismes d’entraide de sa région. « Ça m’apporte de la plénitude, le sentiment d’être utile. »

En plus, elle s’est fait une bonne amie.

Consultez les portraits des quatre familles et les épisodes du dossier Vivre mieux avec moins.

En vidéo, deux de nos familles racontent comment les réseaux d’entraide leur facilitent la vie.

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