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Société

Pas si facile de rompre avec un parent

Je croyais en avoir fini de ma relation avec mon père. Mais comme je l’ai appris, couper les ponts avec un membre toxique de sa famille n’a pas à se faire radicalement.
Par Kim Pittaway
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Pas si facile de rompre avec un parent

Photo: iStock/Mininyx Doodle

« C’est fini! me suis-je dit en raccrochant. Je ne lui parle plus jamais. » Après une vie entière de disputes et de colère qui a culminé par une engueulade que je croyais irréversible, c’en était fini de ma relation avec mon père.

Mais ce n’était pas aussi simple que ça. Évidemment.

Rompre tout contact avec des gens est dans l’air du temps. Le phénomène du «No contact», c’est-à-dire d’enfants qui se détachent complètement de leurs parents, gagne d’ailleurs en popularité aux États-Unis. Des thérapeutes populaires sur YouTube prodiguent à leurs nombreux abonnés des conseils sur l’art de rédiger une lettre de rupture avec des membres toxiques de sa famille. Sur la plateforme Reddit, des groupes de discussion offrent du soutien aux personnes aux prises avec des parents narcissiques. Au Royaume-Uni, l’association caritative Stand Alone offre du soutien aux personnes ayant rompu les liens avec des membres de leur famille, en plus d’effectuer des recherches sur le sujet. Aux États-Unis, un groupe de recherche de l’Université Cornell, dirigé par le sociologue Karl Pillemer, étudie les comportements de personnes qui renouent avec un membre de leur famille qu’elles ont peu, voire pas vu pendant un certain temps.

En 2014, une étude Ipsos commandée par Stand Alone a révélé qu’une famille britannique sur cinq comportait des membres ayant coupé les ponts, tandis que les recherches américaines de Karl Pillemer, sur lesquelles repose son livre Fault Lines: Fractured Families and How to Mend Them (en français : Lignes de faille : familles fracturées et comment les réparer), publié en 2020 en anglais uniquement, ont révélé que 27 % des personnes sondées étaient à ce moment séparées d’un proche.

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Les relations avec les pères s’avèrent particulièrement houleuses: une étude américaine indique qu’un adulte sur quatre s’éloignera un jour de son père, tandis qu’un adulte sur 20 seulement se distanciera de sa mère. Et en raison du clivage politique qui ne cesse de s’intensifier, ce qui complexifiera encore davantage les relations familiales par la force des choses, ces chiffres pourraient croître.

Alors que la société se sensibilise de plus en plus aux sévices émotionnels et à l’importance de limites saines, des comportements pernicieux sur le plan émotionnel qui ont jadis pu être tolérés sont aujourd’hui dénoncés. « On nous a vendu l’idée que les liens du sang étaient plus forts que tout », explique Eamon Dolan, auteur du livre The Power of Parting: Finding Peace and Freedom Through Family Estrangement (en anglais seulement, mais qui se traduit ainsi: Le pouvoir de la séparation: trouver la paix et la liberté grâce à la rupture familiale). « C’est une idée qui pousse les membres d’une famille à accepter des comportements toxiques qu’ils jugeraient inacceptables dans toute autre relation. »

Si l’auteur new-yorkais a quant à lui subi, enfant, la violence physique de sa mère, c’est la toxicité émotionnelle qui a mené de nombreuses personnes interviewées dans son livre à rompre avec un membre de leur famille.

Mon histoire avec papa

Mon père était un tyran. Encore aujourd’hui, mes doigts trébuchent sur le clavier lorsque je tape ce mot, butant sur l’âpreté de ma trahison. Nous n’étions pas battus, mais comme bien des enfants élevés dans les années 1970, nous recevions des fessées. Nous avions un toit au-dessus de nos têtes, nous étions bien nourris, nous partions en vacances. Mais nos vies émotionnelles étaient régentées par la colère et l’insécurité de mon père. Il adorait les confrontations, jubilait lorsqu’il nous piégeait dans des conversations jusqu’à ce qu’on lui donne raison. Et selon lui, il avait toujours raison.

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Il détestait la vantardise — le simple fait d’exprimer une réussite signifiait que l’on se couvrait d’éloges — et ses critiques décochées dans le mile dégonflaient notre ego surdimensionné. À 20 ans, j’avais appris à riposter et à retenir mon souffle lorsque je transmettais une bonne nouvelle, appréhendant toujours un regard méprisant ou une pointe de sarcasme cinglante.

La solution à mes problèmes familiaux fut géographique : j’ai passé ma vie d’adulte à plus de mille kilomètres de mon père, lui vivant au Nouveau-Brunswick, et moi, à Toronto. Je rentrais au bercail aux vacances… jusqu’à ce que j’y renonce aussi, épuisée par les disputes qui éclataient lorsque l’alcool et la promiscuité accentuaient les tensions familiales. Malgré tout, ma mère faisait de son mieux pour réparer les dégâts, apaiser les ego, soulager les blessures. Mais ces premiers soins n’ont pas suffi à réparer nos fractures.

Puis, après avoir passé 26 ans à Toronto, je suis retournée vivre sur la côte est. Mes parents vieillissaient, et je ne voulais pas regretter le temps que je n’avais pas passé avec eux. Ou plus précisément, celui que je n’avais pas passé avec ma mère. Mon père? Eh bien, j’allais simplement devoir l’endurer.

Et en 2014, ma mère a quitté mon père.

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On était début septembre, j’attendais une amie dans un café lorsque le courriel de ma mère est apparu sur mon téléphone. Il s’adressait à ses trois enfants. Elle n’était pas folle, écrivait Maman, mais elle avait décidé de quitter notre père. Ils étaient mariés depuis 51 ans. Elle allait bientôt avoir 75 ans.

J’étais encore en train d’encaisser son message lorsque mon amie est arrivée. Elle connaissait notre famille depuis des décennies, était au fait des problèmes que nous causait notre père et partageait notre affection pour ma mère. Je lui ai montré le courriel. Elle a sacré.

« Je t’aime et je te soutiens, peu importe ce que tu feras, ai-je répondu à Maman. Je t’appelle plus tard. »

J’ai ensuite appelé mon frère et ma sœur. Personne n’était surpris que notre mère parte, mais en même temps, tout le monde était surpris qu’elle parte enfin.

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J’ai réalisé que leur séparation signifiait peut-être que je n’aurais plus à endurer ma relation toxique avec mon père. Quand j’en ai parlé à un ami dont les parents s’étaient également séparés sur le tard, son point de vue était différent du mien. « Ne penses-tu pas que tu devrais le soutenir encore plus maintenant qu’il n’a plus ta mère? », m’a-t-il demandé. « La libération conditionnelle de ma mère ne va pas devenir ma peine à perpétuité », ai-je rétorqué. Une fois que Maman aurait déménagé, ai-je dit, je n’aurais plus jamais à endurer mon père.

Ce n’était pas aussi simple que ça. Évidemment.


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Inverser la situation… Ou pas

« L’un des mythes sur la rupture est que c’est tout ou rien, et qu’elle est permanente, explique Eamon Dolan. Mais “en ce moment” ne signifie pas “pour toujours”. » Choisir de prendre ses distances avec une personne de sa famille peut se faire une étape à la fois, décision que l’on peut réévaluer si les circonstances changent. « Vous pouvez briser le cycle. Vous pouvez vous assurer que ce qui vous a été transmis s’arrête avec vous. C’est un acte incroyablement puissant », dit l’auteur.

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Et les changements dans une relation peuvent se répercuter sur d’autres. Lorsque l’on grandit en gravitant autour d’une relation malsaine, on peut penser qu’une telle séparation enverra toutes les planètes du système solaire familial tournoyer aux confins de l’univers. « Mais c’est souvent faux, affirme Eamon Dolan. La plupart des personnes survivantes à qui j’ai parlé ont conservé des relations avec les [autres] membres de leur famille. »

Pour sa part, il craignait que le fait de s’éloigner de sa mère mine sa relation avec sa sœur. Ce ne fut pas le cas: sa sœur l’a soutenu dans son choix.

Inévitables tiraillements

Au cours des mois qui ont suivi la séparation de nos parents, notre univers familial a continué à vaciller. Malgré mon intention de limiter les contacts avec mon père, mon ami n’avait pas tout à fait tort : la culpabilité et l’inquiétude de ma mère nous gardaient scellés, lui et moi. Même si elle ne voulait plus être avec lui, elle ne pouvait pas non plus ignorer sa déchéance. Il ne payait plus ses factures. Son appartement était un dépotoir. Il risquait de se faire expulser. Mes frère et sœur vivant deux provinces plus loin, j’étais celle qui en subissait le plus les contrecoups.

Notre père nous raccrochait au nez, à mon frère, ma sœur et moi, mais aussi à toute autre personne qu’il jugeait responsable d’avoir saboté son mariage.

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« Tu délires », lui ai-je dit lors de ce que je croyais être notre « ultime » conversation. « Tu accuses les autres de gestes que toi, tu as commis. Je n’ai pas à entendre ça. » Plus jamais, ai-je pensé. Ça suffit.

Mes limites, néanmoins, fluctuaient. J’allais le voir pour régler ses problèmes de factures et de loyer, mais toute conversation sur Maman ou critique à l’endroit des membres de la famille étaient bannies. Je répondais à ses appels, jusqu’à ce que je n’en puisse plus et que le fardeau incombe à quelqu’un d’autre dans la famille. Je me suis alors accordé la flexibilité d’entretenir un lien qui me semblait raisonnable.

J’ai eu de la peine, je me suis sentie coupable. Mais j’ai aussi été foudroyée d’éclairs de liberté en me rendant compte que la voix intérieure qui me murmurait depuis des décennies des critiques à l’oreille était souvent celle de mon père. À mesure que nos orbites s’éloignaient, l’écho s’estompait.

Ce n’a pas été si simple que ça, évidemment. Je n’ai jamais réussi à rompre tout contact avec lui, expression que je n’ai entendue qu’après sa mort, en 2016. Mais à force de respecter mes limites, de prendre des décisions bienveillantes à mon égard, de prendre soin de moi, je luttais moins. Je respirais mieux. Et j’ai brisé le cycle.

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