Pas le temps

«Je vous entends vous plaindre que vous n’avez pas le temps. Moi non plus, je n’ai jamais le temps de rien», écrit Geneviève Pettersen. On court tout le temps, mais pourquoi?

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Pas le temps de faire l’épicerie, de préparer le souper ou de raccommoder les leggings des petites. Pas le temps de chercher la livre de bœuf haché en solde, les fruits et légumes les moins transgéniques et les confitures sans sucre ajouté. Ça me fait penser que je ne prépare plus mes confitures maison. Je n’ai pas le temps de monter au Saguenay cueillir des bleuets, des framboises ou des petites fraises des champs. Pas le temps non plus de me rendre au marché Jean-Talon pour en acheter à un prix frisant celui de l’or en barre. La file pour le stationnement est longue et il y a trop de monde la fin de semaine. Je devrais sacrifier mon samedi au complet. Je ne peux pas me permettre de perdre ce temps précieux que je n’ai pas.

Photo: Mattia Pelizzari/Stocksy

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Je dois faire huit brassées de lavage parce que je n’ai pas eu le temps de laver de la semaine. Je dois passer l’aspirateur, aussi. Le colley a mué et ses poils sur le plancher de bois franc s’accrochent sous nos bas usés. Je n’ai pas eu le temps d’aller renouveler les stocks. Impérativement, je dois emmener les enfants prendre l’air. Ils ne sont presque pas sortis de l’hiver tant ils étaient occupés à faire leurs devoirs, à ramasser leur chambre et à aller se coucher à la bonne heure, l’heure à laquelle ils doivent dormir s’ils ne veulent pas cogner des clous sur leur pupitre le lendemain.

Je n’ai pas le temps de lire comme je le voudrais. Les romans, la poésie et les essais s’empilent sur ma table de chevet sans que je puisse faire autre chose que les regarder. Je lirais bien une petite demi-heure avant d’aller au lit. Mais le temps ne me fait jamais de cadeau : épuisée, je m’endors à la page 21.

Je n’ai pas le temps de faire du sport, pas le temps d’appeler mon grand-père, qui a sa maison à 700 km de la mienne et que je ne vois quasiment jamais. Pas le temps de planifier les vacances d’été, de me demander si la vie que je mène me rend heureuse ou si je fais les bons choix. Pas le temps de me faire les ongles ou de me regarder le nombril. Pas le temps d’escalader une montagne, de découvrir la cuisine pakistanaise ou de nous inscrire, mon fils et moi, à un cours de bébé nageur.

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Je ne trouve jamais le temps de décaper la vieille commode entreposée dans le sous-sol, celle que je me promets de retaper et de peindre en jaune vif. Pas le temps non plus de laver les grandes fenêtres du salon, de classer mes photos de famille ou d’apprendre une troisième langue. Impossible d’envisager une virée dans le bas du fleuve ou une partie de pêche. Pas le temps de trouver des cannes pour les enfants, de leur apprendre à lancer et de paqueter l’auto. Pas le temps de répondre aux courriels qui s’accumulent dans ma boîte de réception, de préparer un gâteau de fête maison ou de remettre mon ma­nu­scrit à temps. Pas le temps de ­monter sur le mont Royal pour contempler la ville et respirer un peu.

Je cours. Je cours sans m’arrêter. Je cherche qui je pourrais soudoyer pour que les journées rallongent. Même juste d’une petite heure. Je ne vois plus clair et ne sais plus comment étirer le temps. Je suis trop occupée à pédaler dans le beurre. Je cours tellement que j’ai la langue à terre. Je dois être une marathonienne qui s’ignore, une triathlète du quotidien. Je cours tout le temps. Le jour, la nuit, je cours. Je ne regarde pas en arrière. Je continue d’avancer. Je ne m’arrête jamais. Le problème, c’est que je ne vais nulle part.

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Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)

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