Manger mieux, mission impossible?

Consommer plus de fruits et de légumes, couper dans le gras, le sucre et la viande rouge, passer aux légumineuses… Tout ça, on le sait. Mais pourquoi est-ce si difficile de changer ses habitudes alimentaires ?

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Un combat quotidien. C’est ainsi que Sophie*, une belle brune de 41 ans, décrit son rapport à la nourriture. Un combat contre les souvenirs sucrés de l’enfance, l’obsession du chiffre sur la balance, la culpabilité d’avoir repris les kilos perdus… Cadre dans une grande entreprise à Montréal, cette maman de deux enfants avoue que changer ses habitudes alimentaires est vraiment ardu. « C’est comme si je devais déprogrammer mon cerveau et dissocier le bonheur de la bouffe, confie-t-elle. J’ai beau être une fille intelligente, informée, les aliments gras et sucrés restent liés à des moments heureux dans mon esprit. »

Sophie est loin d’être la seule à livrer ces batailles. Qu’on souhaite devenir végétalienne par respect pour les animaux, réduire le gras pour faire baisser son taux de cholestérol ou perdre du poids pour se sentir mieux dans sa peau, modifier ses comportements ne se fait pas en claquant des doigts. Selon le sondage Happy Healthy Home mené en 2017 par Nielsen Canada, 65 % des Canadiens estiment que manger santé est essentiel… mais 64 % reconnaissent que cela représente un « défi ».

Manger pour vivre… ou vivre pour manger

À qui la faute ? Hérédité, éducation, environnement, marketing… Chacun développe sa propre relation, saine ou toxique, avec la nourriture. Également en cause : notre histoire personnelle avec la bouffe, nos compétences culinaires, les raisons qui nous motivent à vouloir changer… Une chose est sûre : savoir qu’un aliment est bon pour la santé est loin de suffire pour nous convaincre de modifier nos habitudes !

Le problème, c’est que contrairement à la cigarette, à l’alcool ou à la drogue, dont on peut se sevrer, on ne peut cesser de s’alimenter. « Un alcoolique peut éviter les bars et ne pas garder d’alcool chez lui, mais si on souhaite changer ses habitudes alimentaires, on doit quand même aller à l’épicerie et se nourrir », explique Nathalie Lacombe, spécialiste en psychologie de l’exercice et vice-présidente de canfitpro, une entreprise de certification en entraînement physique.

« Se nourrir, comme se reproduire, est intimement lié à la loi de la survie de l’espèce, indique Michel Lucas, épidémiologiste, nutritionniste et chercheur à l’Université Laval. Ancrés dans nos gènes et notre subconscient, ces deux éléments dictent nos centres d’intérêt. » Étant donné le monde de surabondance dans lequel on vit, il est facile d’oublier les raisons qui nous poussent à manger.

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C’est qu’on n’attend pas forcément les signaux de faim ; la nourriture sert parfois à combler des besoins affectifs ou sociaux. « On n’en est pas toujours conscient, souligne Véronique Provencher, professeure agrégée à l’École de nutrition de l’Université Laval. La barre de chocolat ou les biscuits que je grignote devant mon ordi en travaillant, que viennent-ils faire dans mon alimentation ? Je les mange juste parce que je les trouve bons ou parce qu’ils comblent autre chose ? »

Pour la plupart d’entre nous, manger est une expérience liée aux émotions, observe Nathalie Lacombe. La bouffe est souvent présente lors des petits et grands moments de notre vie. On a développé des comportements liés à ces événements, à la nostalgie de la jeunesse, aux célébrations, à la tristesse. Cela peut nous amener à faire de mauvais choix. « De façon inconsciente, on opte pour la gratification immédiate, remarque-t-elle. Prendre un beigne ou un sac de chips, c’est plus rapide et plus facile que de faire des efforts pour acheter de bons aliments et préparer de meilleurs plats. »

Le sucre comme une drogue

Parmi les coupables de notre misère alimentaire, le sucre, qui a la fâcheuse réputation d’entraîner une dépendance chez ceux qui l’aiment un peu trop. C’est le cas de Mélissa, 31 ans, consultante en ressources humaines. « Il faudrait que je réduise le sucre, mais je n’y arrive pas, admet-elle. Je mange des aliments sucrés émotivement, sans avoir vraiment faim. C’est comme une drogue et ça vient de loin : quand j’étais enfant, on me récompensait toujours avec des desserts. »

Il y aurait aussi une explication scientifique, selon Michel Lucas. « Nos papilles sont beaucoup plus sensibles à l’amertume qu’au sucre, indique-t-il. Au cours de son évolution, l’être humain a associé les aliments au goût sucré à ce qui était non toxique, donc sans danger pour sa survie. C’est pourquoi la plupart des gens préfèrent les aliments très sucrés et peu amers. »

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Plus qu’une question de motivation

Décidée à passer à l’action ? La raison qui nous pousse à vouloir changer pèse dans la balance. La motivation intrinsèque (qui vient de l’intérieur) permet d’apporter des changements plus durables que la motivation extrinsèque (imposée par des pressions extérieures – conjoint, médecin…). Bref, les améliorations ont de bonnes chances de perdurer lorsqu’on est intimement convaincue que le temps du changement est venu et qu’on a vraiment envie de se sentir mieux.

Néanmoins, même si l’on parvient à maintenir ses bonnes résolutions pendant une longue période, une rechute et un retour aux anciennes habitudes est possible, voire normal. « Différents événements de la vie peuvent nous y amener, dit Karine Gravel, nutritionniste et spécialiste des comportements alimentaires. Ça ne doit pas être vu comme un échec, car ça fait partie des apprentissages. » Plutôt que de culpabiliser, elle suggère alors de faire un bilan. « Souvent, on veut que tout soit parfait, rapide, mais on n’est pas des robots ! »

Il faut aussi tenir compte de l’environnement dans lequel on vit. « Changer nos habitudes alimentaires n’implique pas que nous, dit Véronique Provencher. La famille et les personnes avec qui on partage nos repas peuvent nous influencer, nous soutenir… ou pas. »

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Audrey Parenteau, 36 ans, en sait quelque chose. Maman à la maison de trois bambins, elle a essayé de manger végétarien, végane et sans gluten pendant quelques mois. Difficile. « Les obstacles ont été nombreux : coûts en temps et en argent, efforts pour trouver de nouvelles recettes et les faire accepter à toute la famille. En plus de la difficulté à dénicher les bons aliments à l’épicerie et au resto », dit la jeune femme établie à Kiamika, près de Mont-Laurier.

S’attaquer à la disponibilité des denrées devrait être une priorité, estime le chercheur Michel Lucas. « À l’épicerie, et même dans les pharmacies, ce sont les boissons gazeuses, les chips et autres produits surtransformés qui sont mis de l’avant, déplore-t-il. Une personne qui veut bien se nourrir doit dire non au moins une dizaine de fois avant de trouver ce qu’elle veut. » Selon lui, les gouvernements et organismes de santé publique doivent revoir leurs politiques. « Ça fait 50 ou 60 ans qu’on répète qu’il faut consommer des fruits, des légumes et des grains entiers, réduire le sucre, le sel, les mauvais gras…, lance-t-il. Il est temps de reconnaître que ça ne marche pas. Les guides et l’étiquetage des aliments sont des stratégies minimalistes qui, à tort, laissent aux individus la responsabilité de mieux manger. » Le choix par défaut – au supermarché ou ailleurs – devrait être celui qui est le plus sain pour le consommateur et pour l’environnement, plaide-t-il. Il suggère aussi d’offrir des crédits d’impôt à ceux qui achètent des produits locaux ou peu transformés. « Les gros rabais sur ceux-ci sont rares. Le marketing agressif s’applique surtout aux aliments ultratransformés. » Rien pour nous aider à faire de meilleurs choix…

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Pour le plaisir

Chose certaine : dans tout ça, il importe de ne pas oublier le bonheur de manger, insiste la nutritionniste Karine Gravel. Il serait dommage d’en venir à considérer les aliments seulement du point de vue de leur valeur nutritive ou calorique. Et de les choisir non pas pour le plaisir qu’ils procurent, mais juste parce qu’ils sont bons pour la santé. Selon le sondage Happy Healthy Home, il semblerait que de plus en plus de Canadiens considèrent la nourriture comme un médicament. Et que leur principale motivation pour effectuer des choix plus sains soit la prévention des maladies.

« On a tendance à voir les aliments comme la somme de leurs nutriments, indique Michel Lucas, ce qui fournit à l’industrie une justification pour faire croire aux gens que les produits transformés, parce qu’ils contiennent un grand nombre de nutriments, sont meilleurs que ceux d’origine ! » Sans compter que l’information nutritionnelle qu’on trouve sur les emballages est parfois… indigeste.

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« Les consommateurs ont souvent des comportements contradictoires, observe la nutritionniste Geneviève Nadeau, directrice de l’alimentation pour les restaurants Pacini. D’un côté, ils font maintenant tellement attention à ce qu’ils mangent qu’ils n’écoutent plus leurs signaux de faim ; de l’autre, ils n’ont jamais exigé autant de gourmandises quand ils vont au resto ! Les plats qui mettent les légumes en vedette sont loin d’être les plus populaires… »

Au fait, mangeons-nous si mal que ça ? « Depuis quelques années, nous sommes plus que jamais conscients de l’importance de la qualité et de la provenance des aliments, ainsi que de la nécessité de reprendre contact avec les origines de la nourriture, répond-elle. Mais il est difficile de voir un progrès global quand les produits transformés composent une aussi grande partie de l’alimentation nord-américaine. » De quoi nourrir notre réflexion !

* Son prénom a été changé à sa demande.

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