Les 5 meilleurs romans québécois à lire cet hiver

La maison du rang Lynch, d'Alexie Morin
Avec le roman La maison du rang Lynch, l'écrivaine québécoise Alexie Morin explore l’adolescence, les souvenirs familiaux et les secrets qui les façonnent. C'est notre Choix Châtelaine de l'hiver.
Le Quartanier, 416 pages.

Le bézoard, de Pascale Montpetit
On lit Le bézoard, premier ouvrage de l’actrice Pascale Montpetit, comme on traverse une nuit d’orage: en craignant les éclairs, mais en sachant que l’aube sera plus tranquille. Dans une prose fragmentée, à l’image de la mémoire, l’autrice nous entraîne dans son enfance à Montréal-Nord, marquée par l’inceste, la violence psychologique et le suicide du père. Le texte est construit comme une mosaïque de souvenirs, de rêves et de réflexions. Les thérapies qui y sont mentionnées – transactionnelle, jungienne, hypnose – représentent autant de tentatives pour apprivoiser le chaos. Le récit de voyages en Inde, au Mali ou en Chine n’est pas celui d’échappées touristiques, mais de véritables quêtes intérieures. Le théâtre et la scène offrent un espace de transmutation où la douleur se métamorphose en beauté et en force.
Le titre, d’une justesse saisissante, renvoie à ces amas d’éléments non digérés qui stagnent dans l’estomac: métaphore puissante de nos traumatismes enfouis, il évoque l’urgence d’affronter l’indicible pour s’en libérer. Mais Pascale Montpetit ne s’arrête pas à la noirceur: elle explore la maternité, la transmission et la possibilité de rompre les cycles familiaux. Texte brut, bouleversant et porteur d’espoir, Le bézoard se dépose en nous comme une vérité incontournable. C’est un livre qui serre la gorge, mais qui, paradoxalement, aide à respirer plus librement. À offrir comme on tend une main: avec tendresse, courage et admiration.
Québec Amérique, Collection III, 144 pages.

Dévotion, d’Alice Rivard
Le roman s'ouvre sur une gifle retentissante, administrée à Alex par Oli. Ce coup, qui survient après deux ans d’emprise, marque la fin de la relation. Mais cette agression ne constitue pas le cœur du récit, qui explore les causes de la chute du couple – enfance cabossée, humiliations, isolement – et la reconstruction lente et obstinée qui suivra cette chute. La plume acérée d’Alice Rivard est pleine de franchise.
Tout commence avec Alex, fillette aux lunettes trop grandes et aux robes d’occasion, coincée entre une mère défaillante et un village cruel. Devenue ado, elle s’éprend d’Oli, garçon inquiétant qui décèle les failles pour en faire des chaînes. On comprend au fil des pages que l’amour peut se confondre avec la peur. Installée à Montréal, Alex trouve finalement un nouveau souffle. Avec Ben, ami indéfectible, elle se recrée une famille, choisie cette fois. Les clubs gothiques, les nuits du Saphir, les performances au Café Cléopâtre deviennent des laboratoires où elle se forge une identité. Irrésistiblement attirée par sa nouvelle amie Delphine, Alex s’initie au BDSM. Elle apprend à poser ses limites, à apprivoiser le pouvoir, à transformer la douleur en confiance. Elle qui subissait la violence découvre qu’une violence choisie peut être réparatrice. Le récit de sa vie est à la fois intime et politique. Les coups qu’elle reçoit en silence résonnent avec les codes du donjon (où se déroule sa sexualité teintée de violence) et font écho aux débats sur le consentement.
Alice Rivard écrit au plus près du corps en décrivant le sang essuyé d’un revers de main, le latex qui miroite et la colère qui brûle, tout en faisant place aux éclats de rire, à la tendresse et aux gestes réparateurs. On referme ce livre chavirée par la force d’un récit d’émancipation à la fois dur et éclatant.
Les Herbes rouges, 315 pages.

Reprise, de Florence Chadronnet
Dix ans après dénoncé son professeur pour abus, Élisabeth, devenue avocate, entame une liaison clandestine avec le procureur qui avait plaidé en son nom au tribunal. Ce roman dérangeant de Florence Chadronnet brouille les frontières entre mémoire traumatique, désir féminin et pouvoir masculin. Reprise n’est pas une simple histoire d’amour interdit, mais une plongée dans l’obsession et la honte où l’instinct de survie prend le dessus.
Le récit s’intéresse tantôt à l’adolescente sous emprise – marquée par la honte et la dissociation –, tantôt à la femme adulte, disciplinée et lucide, mais toujours hantée par le passé. Les souvenirs du procès et des plaidoiries s’entrelacent avec la description de scènes intimes, où miroirs, menottes et photographies mettent en scène un désir aussi vital que destructeur. La tension est constante: Élisabeth sait qu’avec cette relation, elle comble un vide plus qu’elle ne construit un amour, mais elle s’y abandonne quand même, entraînée dans un vertige douloureux.
La force de Reprise réside dans sa langue: précise, fragmentée, sans complaisance. Florence Chadronnet ne moralise pas; elle expose. Elle choisit d’explorer les zones grises où la justice ne protège pas du désir et où la lucidité ne suffit pas à délivrer de l’obsession. Le miroir, motif récurrent, traduit ce trouble: l’impossibilité de se voir sans passer par le regard de l’autre.
Reprise captive et déstabilise, porté par une écriture qui oscille sans cesse entre clarté implacable et vertige troublant.
Ventricule gauche, 136 pages.

Une absente, de Roxane Nadeau
Dans un Rimouski dystopique, deux adolescentes trans cherchent une issue. Laurence, grande gueule téméraire, rêve de Montréal comme d’une sortie de secours. P, plus secrète, s’enferme dans WAVE, un réseau virtuel où elle encode des avatars à l’image de ses blessures. Entre les deux, Valariat, femme trans plus âgée, phare fragile bricolé de rouge à lèvres et de quarts de nuit au McDo, joue la grande sœur malgré ses failles.
Mais sous la neige de février se cache un piège, le réseau clandestin CURRENT, qui se construit d’un téléphone à l’autre à travers des défis lancés. Séduite par son ancienne flamme qui en fait partie, P croit y trouver reconnaissance et amour. Elle découvrira plutôt un engrenage où le virtuel dévore le réel.
Ce roman secoue tout en caressant l’épaule. Il jette un éclairage cru sur l’adolescence trans, sur l’amitié, qu’elle soit fusionnelle ou qu’elle nous échappe, et sur les illusions numériques qui promettent une peau neuve, mais qui se contentent de révéler les plaies. On assiste à des scènes vibrantes d’émotion, dans des corridors d’école, à l’occasion d’une raclette familiale, lorsqu’on surprend des confidences chuchotées ou encore qu’on découvre d’horribles photos qu’on aurait préféré ne pas voir. On lit le souffle court, les épaules rentrées.
La force de Roxane Nadeau est de refuser le spectaculaire. La violence est sourde, algorithmique. La tendresse surgit dans quelques gestes discrets: le cadeau d’une jupe, un lift improvisé, un «tu peux rester ici ce soir». Résultat: un texte dur et tendre à la fois, qui décrit l’adolescence queer comme un terrain miné, mais aussi comme un lieu de courage et de désir.
L’Interligne, 151 pages.
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