Varda Etienne, de l'ombre à la lumière

J’ai à peine eu le temps de sonner. Varda, élégante et détendue dans son survêtement rose bonbon, apparaît dans l’embrasure de la porte et m’invite à entrer dans son imposante demeure en pierre. D’un côté, un vaste salon au décor moderne et épuré. Devant moi, une cuisine s’ouvrant sur un solarium et une cour intime, que j’ai déjà aperçue dans une vidéo qu’elle avait publiée sur ses réseaux sociaux: elle batifolait avec un crocodile gonflable dans sa piscine creusée en s’esclaffant, pleine d’autodérision.
Varda m’a conviée chez elle en matinée, période de la journée où elle se sent le mieux. Atteinte d’un trouble bipolaire et d’un trouble de la personnalité limite – des problèmes de santé mentale dont elle parle sans tabou –, elle a appris à se connaître et à se ménager. Elle m’offre un cappuccino en me précisant qu’elle le prépare avec du lait évaporé, une habitude haïtienne. J’accepte volontiers ; je suis justement là pour qu’elle me parle, notamment, de son amour pour sa culture d’origine, qu’elle représente si fièrement.
Cette femme aux incarnations multiples (animatrice, autrice, chroniqueuse, documentariste…) allie audace et engagement social depuis bientôt 30 ans. Et aujourd’hui, la diva autoproclamée de Brossard est plus que jamais sur son X.
Quelle est ta définition du bonheur?
Si je veux éviter de tomber dans les clichés, je dirais que ça dépend de beaucoup de choses. Pour moi, c’est, entre autres, d’œuvrer dans un milieu qui me passionne encore. Le bonheur, c’est d’avoir hâte de devenir grand-mère, d’avoir des enfants épanouis qui poursuivent des études supérieures. Le bonheur, c’est de pouvoir vivre dans un pays où la démocratie existe. C’est de prendre ma voiture et de me rendre dans Charlevoix ou dans les Laurentides pour passer du temps avec mes amies. C’est de recevoir le nouveau rouge à lèvres que j’attendais. C’est de manger des beignes, de recevoir. Le bonheur, c’est tant de choses.
Dirais-tu que tu as le bonheur facile?
Oui! Je me réveille le matin en étant reconnaissante d’être en vie. J’ai longtemps eu des idées suicidaires. J’aurais pu mourir 50 fois. Je sors dans ma cour et je vois des hibiscus, la fleur d’Haïti, et j’en ai les larmes aux yeux. J’ai le bonheur facile parce que je suis en vie, je travaille, j’ai trois enfants magnifiques et mes parents sont encore vivants.
Tu as traversé plusieurs périodes sombres dans ta vie. Comment les abordes-tu désormais, lorsqu’elles se présentent?
Je me dis que ça va passer. Je n’éprouve aucune culpabilité à passer une journée au lit, à zapper en regardant la télé avec mon pot de crème glacée, beau temps mauvais temps. Je sais que je peux appeler mes meilleurs amis. Il y a des moments où je pleure et où j’haïs ma vie, mais je me rappelle que le lendemain, je vais me réveiller et que je serai contente d’être là. Plus jeune, dans des moments comme ça, je pensais que ma seule option était le suicide. Depuis que je suis mère, je sais que je n’ai pas le droit de faire ça à mes enfants… ni à ma mère.
Entrepreneuse, Instagrameuse, autrice, chroniqueuse, tu multiplies les projets. Serais-tu en train de te réinventer?
Je suis en train de m’assagir. Je suis dans la cinquantaine, à l’automne de ma vie. Je suis en train de découvrir une Varda que je ne connaissais pas. Une Varda encore excentrique et exubérante, mais qui a appris à s’aimer. Je ne suis plus la «dépendante affective» que j’étais. Je suis plus heureuse qu’avant. Beaucoup plus sereine.
Tu te décris toi-même comme la «diva de Brossard». Qu’est-ce que ça signifie pour toi?
Je suis une drama queen, mais je fais aussi beaucoup dans l’autodérision. J’adore Brossard. C’est l’endroit où je veux mourir. J’aime les maisons, les quartiers, le fait que c’est sécuritaire… Je vis ici depuis 30 ans! Et je considère que toutes les femmes sont des divas. Il n’y a pas une journée où je ne complimente pas une femme. Les femmes vivent beaucoup d’insécurité, surtout avec l’âge. Il n’y a rien de plus flatteur que d’être complimentée par une autre femme parce qu’il y a beaucoup de jalousie, beaucoup de rivalité entre nous.

Sur Instagram, tu donnes souvent dans la parodie. Qu’est-ce qui te plaît dans l’humour?
L’humour me permet, lorsque je vis des moments dépressifs, de sortir de cette zone-là. L’autodérision, je trouve ça drôle, et ça fait rire ma communauté. Je suis très transparente. Je suis célibataire, j’en parle. J’ai des problèmes de santé mentale, j’en parle. Parce que ce que je veux démontrer, c’est qu’au-delà de ma grosse maison et de ma Porsche Cayenne, je suis aussi Madame Tout-le-Monde. Je suis excentrique, j’aime le luxe, mais j’ai un côté très simple. Je suis casanière, j’aime la campagne, je vais pêcher. Je veux que les gens – les femmes surtout – puissent s’identifier à moi.
Quelle relation entretiens-tu avec tes admirateurs sur les réseaux sociaux?
Je les sens très proches. Je suis soucieuse du bien-être des autres. Il existe un temps, quand j’ai sorti Maudite folle! [NDLR: sa biographie, publiée en 2009 et rééditée en 2021], où j’appelais avec mon téléphone personnel les gens qui m’écrivaient. Certains me rappelaient à trois heures du matin en pleine crise. Maintenant, ce que je dis, c’est que je ne suis ni psychologue ni psychiatre, mais que je peux les diriger vers différentes ressources qui sont prêtes à les écouter 24 heures sur 24. Moi, j’ai le privilège d’avoir un très bon groupe de soutien, mais il y a des gens qui m’écrivent qui n’ont pas de conjoint, pas d’enfant, leur famille ne veut plus leur parler, ils ont peu d’amis… Tu fais quoi dans ce temps-là? Si tu me parles de tes problèmes de santé mentale, je peux te comprendre parce que je les vis aussi. Je me suis fait le porte-étendard de cette cause. Si j’ai le privilège d’avoir un micro et d’être sur la place publique et que je n’en profite pas pour conscientiser les gens et essayer de déstigmatiser les problèmes de santé mentale, je sers à quoi?
Depuis l’hiver dernier, tu interprètes une mère plutôt envahissante dans Indéfendable, toi qui n’avais pas joué depuis Virginie, en 2006. Que représente ce rôle pour toi?
Madame Dominique est très, très, très envahissante. C’est le côté mère-lionne des Haïtiennes, qui vient de la fierté qu’on ressent pour nos enfants. Ne dites rien contre mes enfants; sinon, je vais vous manger. J’irais en prison pour eux. Dans Indéfendable, Mélo est l’enfant unique de madame Dominique, une femme issue d’un milieu modeste qui voit sa fille devenir avocate. J’ai tellement été flattée lorsqu’on m’a offert ce rôle sur un plateau d’argent. J’ai parlé longtemps avec Izabel [NDLR: Izabel Chevrier, la créatrice de la série] parce que je tenais à ce que mon personnage s’exprime avec l’accent haïtien. Ma mère et mes tantes ont cet accent, et je le trouve beau.
Qu’est-ce que tu penses de la représentation des différentes cultures à la télé québécoise en général?
Je suis ravie de voir qu’il y a de plus en plus de gens issus des minorités – et de ma culture – à la télévision. Il y a une importante population haïtienne, qui a besoin d’être représentée. C’est pour ça que, pour moi, c’est très important de m’identifier à ma culture. En tant que personnalité publique, je pense que c’est mon rôle d’encourager les jeunes Noirs qui veulent travailler dans les médias. Moi, j’ai commencé ma carrière il y a 28 ans. Je peux vous dire qu’il n’y en avait pas beaucoup, de Noirs, dans le milieu.
Si tu devais indiquer un seul métier sur un formulaire officiel, lequel mettrais-tu?
Autrice. C’est ce qui me procure le plus de plaisir. J’ai récemment réalisé que le dernier livre que j’ai écrit, si l’on exclut mon livre de recettes, est paru en 2015… ça fait longtemps! Avec l’écriture, je n’ai pas de barrière. Je peux dire ce que je veux, comme je le veux, sans me censurer.

Tu as lancé un livre de recettes haïtiennes en octobre dernier. Qu’est-ce qui t’a inspirée?
Je suis profondément attachée à mes racines. Je suis réaliste: je sais qu’Haïti ne va pas bien, que la situation empire. Ça me brise le cœur. Mais en même temps, j’aime absolument tout de ce pays. L’accueil, la chaleur des gens. J’ai été élevée par des femmes – ma mère, mes grands-mères, mes tantes – qui sont d’excellentes cuisinières et qui comptent énormément dans ma vie. Ce livre est une façon de leur rendre hommage. Elles vieillissent; chaque année que je passe avec elles est un cadeau. En écrivant un livre qui donne leurs recettes et qui parle d’elles, j’ai l’impression de les rendre éternelles. Dans le livre, on retrouve toute mon histoire: pourquoi mes parents m’ont envoyée vivre en Haïti lorsque j’étais bébé, l’importance de mes grands-mères dans ma vie, pourquoi mes tantes m’ont élevée…
Pourquoi étais-tu partie vivre en Haïti ?
Lorsque je suis née, maman a fait un post-partum très difficile. Ma grand-mère maternelle est venue me chercher, et je suis partie, à six semaines, vivre en Haïti avec elle pendant neuf mois, jusqu’à son décès. Ensuite, je suis revenue dans ma famille, à Montréal. Mais je demeure attachée à Haïti et j’y retournais plusieurs fois par année jusqu’à la pandémie.
À travers tes histoires familiales, quel genre de plats nous fais-tu découvrir?
Il y a le chaka, dont la recette m’a été transmise par ma grand-mère paternelle, originaire du Cap-Haïtien, dans le nord du pays. À moins de venir de là, ce n’est pas quelque chose qu’on mange souvent. C’est à base de maïs, de lentilles, de pattes de porc. Il y a aussi le bouillon, mon repas préféré, qui est composé de beaucoup de légumes, de viande de bœuf et de crabe. Et je donne la recette des beignets de carnaval de ma grand-mère maternelle, qui était une excellente pâtissière. Ce sont de petits beignets légèrement gonflés et saupoudrés de sucre que l’on mange seulement de la fête des Rois, le 6 janvier, à la période carnavalesque, en février.
À quoi ressemble le carnaval en Haïti?
C’est une période étonnamment calme, dans le sens où il n’y a pratiquement pas de crimes. Durant trois jours, un million de personnes déambulent dans les rues en chantant avec des groupes de musique kompa [NDLR: un genre musical haïtien]. Je me rappelle qu’à la fin des années 1990, ma mère a dû venir me chercher à l’aéroport de Montréal parce que j’étais en fauteuil roulant. J’avais les pieds enflés à force d’avoir dansé sans arrêt au carnaval; je n’avais pratiquement pas dormi!
Est-ce que la Varda d’aujourd’hui referait quelque chose comme ça: danser au point de ne plus pouvoir marcher?
La Varda d’aujourd’hui n’a plus l’énergie de faire ça, mais j’ai toujours adoré danser. Je pense que c’est dans mon ADN de femme noire. J’ai fait du ballet classique, du ballet jazz, j’ai suivi des cours de samba et je danse encore partout, tout le temps. C’est instinctif: dès que j’entends quelque chose de rythmé, mon bassin se met à bouger. Aujourd’hui, je danse avec la même énergie, mais moins longtemps.
Et comment la trouves-tu, cette Varda?
Je vais avoir 53 ans, j’accepte de vieillir. Quand les gens me reprochent de recevoir des injections et d’avoir recours à la chirurgie plastique, je ne comprends pas. Ce n’est pas parce que je tiens à préserver une certaine apparence physique que je n’aime pas la sagesse et la maturité acquises avec l’âge. Je suis beaucoup plus calme, je vis bien avec ma solitude, j’ai plus de retenue et je n’ai plus de patience pour les niaiseries.
Varda en 5 temps
Ses années à MusiquePlus (1996-2001)
Incroyables. J’avais une liberté, je pouvais faire ce que je voulais. J’ai eu le privilège d’interviewer de grandes personnalités de la musique, comme Will Smith, J.Lo, les Spice Girls, Britney Spears… Ce sont mes plus belles années à la télé.
La publication de son premier livre, Maudite folle! (2009)
C’était libérateur. À ce moment-là, je recevais déjà des témoignages de gens aux prises avec des troubles de santé mentale, mais ça a explosé après la parution du livre. C’est peut-être l’ouvrage dont je suis le plus fière. Mais je ne suis pas capable de le relire. Je pleure à chaque fois.
Son travail de chroniqueuse à Sucré Salé (depuis 2001)
C’est pas un job, ça! J’interviewe des artistes qui sont de bonne humeur, qui me parlent de leurs plans pour l’automne. Je ne suis jamais trop intrusive en évoquant leur vie privée; ils sont contents d’être là, et moi, je suis contente de les rencontrer.
Ses séries documentaires T'es belle pour une noire (2023) et Les enfants invisibles (2022)
C’est comme mes enfants! Ce sont les plus beaux projets de ma carrière. Je veux en faire d’autres! [NDLR: on peut les visionner sur l’Extra d’ICI TOU.TV.]
Sa participation à Big Brother Célébrités (2021)
Je serai éternellement reconnaissante pour cette émission; elle a relancé ma carrière. Je me sens privilégiée d’y avoir participé.
Êtes-vous extra?
Votre dose de mode, beauté et déco par courriel.
Constance Cazzaniga collabore au magazine Châtelaine depuis l'été 2024. Vous avez pu lire cette ancienne journaliste pigiste dans différents magazines québécois et dans les cahiers spéciaux du Devoir, notamment. Anciennement cheffe de la section culturelle au journal Métro, elle se spécialise en culture, société et art de vivre, avec un intérêt marqué pour la mode, la beauté et la gastronomie. Vous la croiserez peut-être dans une salle de spectacle, en train de lire un essai féministe avant la levée du rideau.

