Réseaux sociaux: le Bien et le Mal réunis

Les réseaux sociaux propagent facilement la haine. Les attentats de Christchurch, diffusés en direct par leur auteur, viennent à nouveau de le démontrer. Mais ils créent aussi de la solidarité.

 

Photo: Unsplash / Mika Baumeister

L’horreur n’est jamais en mal d’inventivité, l’histoire du monde en est marquée, des tortures médiévales jusqu’aux camps de concentration nazis ou aux famines staliniennes.

Puisque nous sommes dans une société individualiste, élevée sur fond de jeux vidéo et branchée sur des réseaux sociaux, il en découle que le mal a trouvé une nouvelle manière de se réinventer. Le sinistre terroriste de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, a filmé et diffusé en direct sur Facebook Live les assassinats de masse qu’il commettait dans deux mosquées. Ces images ont rapidement été reprises sur d’autres plateformes numériques et pouvaient être suivies de tous les coins de la Terre. Une nouvelle limite venait d’être franchie.

Depuis, le geste a été abondamment condamné, évidemment!, tout comme les dérives engendrées par notre grand branchement planétaire. Les extrémistes y trouvent de quoi nourrir leurs lubies, mais pire encore, ils trouvent des gens pour les appuyer.

De toutes manières, même sans tomber dans le pire, le monde virtuel permet à des tonnes de gens anonymes, bon citoyens et qui dans la vie réelle ne déraperont jamais, de décharger leur fiel en s’en prenant avec férocité à des personnalités ou à des collègues, de classe ou de travail.

Alors quand la plus profonde bassesse est atteinte, comme à Christchurch, il y a de quoi vouloir tout débrancher. Il est impossible d’arrêter la haine, mais pourrait-on au moins éviter qu’elle ne se propage à la planète entière, comme un feu de brousse sur la terre sèche!

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N’empêche que samedi matin, alors que les médias étaient remplis d’informations sur Christchurch, une autre nouvelle d’importance arrivait quand même à se faufiler. Je me disais qu’elle aurait même pu prendre les devants ou être jouée côte à côte, afin de mieux faire voir les côtés pile et face de la médaille.

Ces réseaux sociaux, dont le tueur antimusulmans de la Nouvelle-Zélande s’était froidement servi dans son inhumanité, avaient au même moment entraîné une formidable mobilisation de la jeunesse. Une marche gigantesque en faveur de l’humanité, pour sauver la planète.

Si la grève scolaire lancée en août dernier par une adolescente de Suède, Greta Thunberg, a pu toucher autant de ses contemporains dans différents pays et depuis des mois, si ces derniers, inspirés par Greta, vont manifester à leur tour, c’est à cause des réseaux sociaux.

A priori, Greta Thunberg, à l’allure sérieuse et réservée, n’a rien d’une figure fougueuse et charismatique qui soulève les foules. Mais cette jeune fille déterminée s’est servi de l’univers virtuel pour diffuser ses convictions. L’effet a été extraordinaire.

Et c’est encore grâce aux réseaux sociaux si ces manifs dispersées ont fini par mener à une seule date, le 15 mars, décrétée par tous ces jeunes anonymes journée mondiale de mobilisation pour le climat. Vendredi dernier, des élèves et des étudiants du Chili, de France, d’Ouganda, des Philippines, d’Hong Kong, des États-Unis, de Nouvelle-Zélande – oui, au lendemain du massacre de Christchurch! –, bref de tous les continents, ont défilé en même temps dans 123 pays.

Au Québec, plusieurs villes étaient touchées par le mouvement. À Montréal, la manifestation a même réuni des dizaines de milliers de jeunes, si nombreux que la Marche pour le climat y fut l’une des plus fréquentées au monde.

Alors non, les réseaux sociaux ne transmettent pas que de la haine, mais aussi de la solidarité. Face à des centaines de milliers de jeunes en marche, même le plus délirant tueur ne peut pas, ne doit pas, faire le poids.

Ici, je fais exprès, j’oppose le Bien au Mal – oui, avec lettres majuscules. Je sais bien pourtant que quand on creuse, on découvre que les terroristes sont souvent issus de milieux mortifères qui ont nourri leur haine du monde; qu’à l’inverse, sous les slogans pour changer le monde, au quotidien nous vivons le plus souvent en contradiction avec nos bonnes intentions.

Mais je crois aussi qu’il faut forcer le trait, s’obliger à faire ressortir ce qui nous unit et pas seulement ce qui divise ou abrutit. Par les réseaux sociaux passent aussi la beauté, la vitalité, la résistance de l’humanité.

Et plus souvent, modestement, quotidiennement, ils nous font aussi nous sentir ensemble.

Moi, par exemple, je n’écoute plus jamais seule la télé en direct. Devant mes émissions préférées, je me branche sur le mot-clé qui leur sont associés sur Twitter et durant les pauses, je vais voir les réactions de celles et ceux qui suivent la même intrigue. Parfois j’y glisse mon grain de sel, toujours je trouve amusant de constater que d’autres, en même temps que moi, rient, s’interrogent, se surprennent d’un revirement, s’émerveillent du jeu des acteurs et des actrices… ou versent une larme.

Ce sont des communautés éphémères, sans autre prétention que le plaisir partagé, mais qui se retrouvent chaque semaine, même jour, même heure – parfois depuis des années.

Nous arrivons justement à la finale d’Unité 9, l’une des émissions les plus commentées sur Twitter, et outre l’émission elle-même, de si grande qualité, ce rassemblement virtuel du mardi soir fera aussi partie de ce qui me manquera.

Tout cela n’arrête pas les comploteurs, les pervers, les haineux. La riposte est ailleurs: prendre les mêmes outils pour créer de la complicité et de la joie et de l’espoir, et nourrir ainsi de petits comme de grands moments d’union humaine.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

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