À l’épicerie, c’est d’abord «combien ça coûte?»

L’assiette illustrant le nouveau Guide alimentaire canadien dévoilé en janvier avait beau être alléchante, j’ai aussitôt trouvé qu’il y manquait un ingrédient: un gros signe de $.

 

Au cours des dernières décennies, les épiceries du Québec ont connu une véritable révolution. Les nouveaux produits alimentaires ne cessent d’y entrer.

Dans les années 1960, une épicerie québécoise offrait une moyenne de 2000 produits différents; cinquante ans plus tard, on en était à 25 000. Et ça ne cesse de grimper, au fil des découvertes de plats venus d’ailleurs, beau cadeau des différentes vagues d’immigration. Au fil aussi d’une meilleure connaissance scientifique des bienfaits de tel ou tel aliment. Et au fil des modes et de l’inventivité de l’industrie alimentaire – y’a qu’à voir la panoplie de chips aux saveurs déjantées!

Mais s’il y a une chose qui ne change pas, c’est le principal critère d’achat des Québécois. Il est simplissime: le prix. Le bas prix!

La plus récente édition du Bottin Consommation et distribution alimentaires en chiffres du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) en témoigne. Le coût des aliments est le souci premier de 82% des Québécois. D’ailleurs, 72% d’entre nous utilisons au moins une fois toutes les deux semaines un système de rabais (coupons, cartes à points…) pour réduire la facture d’épicerie.

Évidemment cette donnée permet de mieux comprendre le contenu de nos paniers: un gros tiers d’aliments ultra-transformés! Cette donnée, qui vaut pour l’année 2015-2016, marque une amélioration par rapport à trois ans plus tôt, mais ça reste trop, insiste l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui a publié cette étude il y a quelques jours.

Et qu’est-ce que les Québécois achètent tant comme aliments transformés? Tout en haut de la liste, du jus.

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Il vaut pourtant beaucoup mieux manger un fruit frais, nous disent les nutritionnistes et le nouveau Guide alimentaire. Certes, mais pour le même poids, les fruits frais et congelés coûtent deux fois plus chers que les jus de fruits, indique l’INSPQ. Les jus représentent donc 34% du volume d’achats de fruits «toutes catégories confondues (frais, congelés, jus, en conserve)».

Pareil du côté des yogourts aromatisés – au 5erang des aliments ultra-transformés les plus populaires. Ils sont moins chers que le yogourt nature, et l’écart de prix entre les deux s’agrandit. Pour un kilo de yogourt nature acheté, il se vend donc 10 kg de yogourts aromatisés, riches en sucres ajoutés (ce qui plaît au goût et explique aussi leur popularité!).

Le prix est également le facteur-clé de notre consommation de pains commerciaux, déjà emballés et tranchés. En fait, 80% des produits céréaliers achetés à l’épicerie sont des produits ultra-transformés, ce qui les place au 2erang du palmarès.

Photo: Santé Canada

Même constat du côté des plats tout préparés: pizzas, ailes de poulet, frites, rouleaux impériaux – bref tout ce qui se trouve dans les congélateurs du magasin!, mais aussi soupes en conserve, sauces pour pâtes… Ils sont certes pratiques mais surtout, quand ils sont «en spécial» (et ils le sont souvent!), aucune version maison de ces mêmes plats ne peut «accoter» ça en termes financiers.

Ces différences de prix «sont peu favorables à des choix sains», note avec sobriété l’INSPQ. De fait, il est largement prouvé que les produits ultra-transformés ne sont pas «santé». À quoi s’ajoutent les préoccupations écologiques (additifs, surproduction, suremballage) et le souci de voir s’effacer le simple geste de cuisiner.

En réaction, et c’est heureux, il ne manque pas de gens au Québec qui ont modifié leurs habitudes alimentaires. Mais qui sont ces gens? Le Bottin du MAPAQ nous en donne un aperçu.

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On y apprend que manger sainement est une valeur importante dans les ménages dont le revenu familial est d’au moins… 100 000$. Ce sont eux aussi qui voient l’alimentation comme une source de plaisir et de découverte, tout comme les gens qui ont un diplôme universitaire et les milléniaux.

Mais pour 69% des Québécois qui gagnent moins de 40 000$ par année, c’est acheter au meilleur coût possible qui, au-delà de toute autre considération, dicte leurs choix. Comment les blâmer?

Alors quand je regarde la belle assiette du Guide alimentaire, j’applaudis moi aussi le fait que c’est la science plutôt que l’industrie qui a prescrit les recommandations.

Mais je fais le calcul de ce que j’y vois, je compare avec la circulaire que j’ai sous la main en cette journée d’hiver où on ne peut que rêver aux fruits et légumes bon marché de l’été… et je la trouve coûteuse.

C’est une assiette bouffeuse de temps aussi, à une époque où maman ne rentrera pas dans son foyer pour concocter barres tendres et biscuits maison.

Ah! me dira-t-on, certaines savent très bien conjuguer boulot et fourneaux et marmots. Et puis, les hommes cuisinent de nos jours!

Mais gardons la vue d’ensemble plutôt que de s’arrêter aux championnes. Le manque de temps est le grand défi des familles occidentales. Quant aux hommes, le Bottin du MAPAQ nous indique que plus de la moitié d’entre eux cherchent à «se nourrir de façon pratique et facile»: ce n’est pas synonyme de mijotés et de légumineuses qu’on fait tremper! Sans compter que ce sont encore les femmes qui, majoritairement, assument la préparation du repas et les courses.

Alors, même si je comprends que l’assiette du Guide s’accompagne de judicieux conseils plutôt que d’interdictions (cuisinez plus souvent, savourez, lisez les étiquettes, limitez la consommation de ce qui est transformé…), je la vois comme un idéal à atteindre, mais dans les faits hors de portée. Ce n’est pas un moindre défaut quand on entend guider concrètement les foules dans les allées du supermarché.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

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