Où est passée ma libido?

Une femme sur trois se plaint d’une baisse de désir. Inutile de se blâmer, disent les experts, la solution pour retrouver sa libido se trouve à deux.

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Depuis un an, la dernière chose dont Josée* a envie, c’est d’une partie de jambes en l’air avec son chum. Pas qu’elle ne l’aime plus. « Je tiens à lui, assure la professionnelle de 34 ans, mais je n’ai plus l’intérêt, et encore moins l’énergie. » Leur « lien charnel » s’est rompu avec la naissance des enfants et les responsabilités familiales. Bien sûr, ils en ont discuté, essayé des trucs olé olé, confié les petits à la gardienne. Sans succès. Son manque de désir est comme un éléphant dans la pièce. « J’aimerais comprendre ce qui m’arrive. »

Josée n’est pas la seule à subir ainsi les affres du non-désir. Année après année, toutes les enquêtes nationales et internationales le confirment : peu importe l’âge et le pays, plus du tiers des femmes adultes se plaignent d’un manque de libido. Ça fait pas mal d’insatisfaites – et pas seulement celles qui sont ménopausées, comme le veut la croyance populaire. Mais aucune n’ira le crier sur les toits. Dans un monde où il est de bon ton de dire qu’on batifole deux, trois fois par semaine (dixit les sondages), admettre qu’on est en panne ne nous fait pas une belle jambe. Ni à son (sa) partenaire, du reste. Le moral en prend un coup, et le couple en pâtit.

C’est LE tabou de l’heure. Et le problème sexuel le plus fréquent chez les femmes, avance Sophie Bergeron, psychologue spécialisée dans le domaine. Pour savoir si la baisse de l’attirance éprouvée pour son partenaire est un pépin mécanique ou un réel trouble du désir, on se fie au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), qui décrit ce dernier comme une diminution ou une absence d’excitation sexuelle et d’intérêt pour les activités sexuelles pendant au moins six mois, et qui provoque une réelle souffrance. La baisse de désir peut être ressentie par rapport à l’autre, à soi-même ou à la sexualité en général.

Photo: iStock

Sophie Bergeron refuse de croire que le tiers de la population féminine a reçu un tel diagnostic, posé en bonne et due forme par un médecin. « Beaucoup se basent sur la fréquence des rapports intimes dictée par la société. La pression est telle qu’elles finissent par se sentir coupables et inadéquates », déplore la professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal.

C’est pourtant le sentiment que partagent Chantal, Alice, Myriam, Justine, Mélissa et Emma*. Âgées de 25 à 38 ans, ces dames ont accepté de témoigner de leur vécu dans l’espoir de trouver des réponses à un « problème » qui dure depuis au mieux un an, au pire sept.

Chantal a senti sa libido se dérober après avoir emménagé avec son amoureux. Depuis, elle se force pour garder le rythme au lit. « Je compte les jours et je panique si on saute une semaine », se désole-t-elle. Une fois, elle s’est mise à pleurer en plein cœur des ébats. La discussion qui a suivi a été ardue. « Je disais à mon chum ce que je voulais. Il se montrait fuyant. » En thérapie de couple, elle a découvert qu’elle vivait une anxiété de performance et lui, un problème de communication. « Aujourd’hui, ça va mieux. »

Pour Justine, sept ans de libido en berne, de culpabilité et de frustrations refoulées ont eu raison de son couple. Une aventure sexuelle l’a rassurée sur l’état de sa « plomberie ». Mais elle cherche toujours la cause de cette traversée du désert avec le père de ses enfants.

Les autres ont évoqué tantôt une grande fatigue, tantôt une différence d’âge, un traumatisme ancien, la prise d’antidépresseurs ou un conflit de valeurs. Certaines ont consulté, d’autres pas. Trois d’entre elles ont fini par retrouver le désir. Une en arrêtant les médicaments, deux en changeant de partenaire.

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Difficile à cerner

Les spécialistes se creusent les méninges pour comprendre. De toutes les dysfonctions sexuelles, le trouble du désir féminin est celui qui leur donne le plus de maux de tête. « On le saisit mal et on ne sait pas trop comment le traiter », dit Sophie Bergeron. Les données scientifiques sur le sujet sont rares. Les traitements ne sont pas au point. Et aucune cause biologique n’a été découverte.

Ainsi, ce n’est pas parce que ça ne nous tente plus que c’est la faute de notre corps. Bien sûr, les transitions hormonales (grossesse, allaitement, ménopause) peuvent affecter la sexualité dans son ensemble – fréquence des activités sexuelles, fantasmes, réceptivité, plaisir, sensations, satisfaction… « Mais elles ne causent pas de dysfonctions sexuelles en général ni de troubles du désir en particulier, insiste Sophie Bergeron. Il s’agit de variations normales et temporaires. »

Les maladies chroniques, les effets secondaires de certains médicaments (antidépresseurs, antihypertenseurs…) et une mauvaise forme physique peuvent aussi altérer la réponse sexuelle, mais pas le désir à proprement parler. Et dans ces cas, les hommes n’y échappent pas non plus.

En fait, quels que soient les multiples facteurs qui peuvent entrer en ligne de compte, si on n’a plus le goût, c’est d’abord et avant tout une affaire de relation. Notre douce moitié ne nous attire pas. La machine à fantasmes ne s’emballe plus. « Plusieurs experts s’entendent pour dire que la qualité de la relation est au cœur du désir féminin », soutient Sophie Bergeron. Par conséquent, une libido qui fout le camp sera le résultat d’une dynamique conjugale qui bat de l’aile.

« Le trouble du désir est le plus “psychosocial” des problèmes sexuels, influencé par toute une série d’apprentissages – valeurs, croyances, culture, éducation, motivation », précise l’experte. C’est la dysfonction sexuelle la plus difficile à traiter aussi. Parce qu’il n’y a pas de médicament ni d’exercices qui vaillent à ce jour (voir le texte « Magique, le “Viagra pour femmes” ? »). Encore moins de solutions rapides. « Pour stimuler le désir, la femme n’a pas le choix de travailler sur elle-même et sur son couple. Son partenaire doit s’investir aussi », fait observer Sophie Bergeron. Mais tous les conjoints ne sont pas prêts à suivre une thérapie de couple. « Beaucoup ont l’impression que ce n’est pas “leur” problème et ne comprennent pas la pertinence de s’impliquer. Ou alors ils trouvent ça menaçant. »

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L’intimité montrée du doigt

Les conjoints auraient pourtant intérêt à se rapprocher l’un de l’autre. Sophie Bergeron en a fait la preuve. Dans son Laboratoire d’étude de la santé sexuelle de la femme, à Montréal, la chercheuse a prouvé qu’intimité et satisfaction sexuelle vont de pair. De concert avec la doctorante Katy Bois, elle a convié 140 femmes – aux prises avec des douleurs lors des relations sexuelles et une importante baisse de libido – à remplir, avec leur partenaire, des questionnaires sur leur intimité et leur sexualité.

Parmi ces couples, une cinquantaine ont accepté de parler de leurs misères intimes sous l’œil de la caméra. Un observateur évaluait leurs paroles et leurs gestes à l’aide d’une grille ­d’empathie. Par exemple, hocher la tête en signe d’assentiment faisait obtenir un bon pointage, de même que les commentaires conciliants du genre : « Oui, je comprends, c’est dur pour toi. » À l’inverse, regarder ailleurs, le dos tourné, était mal coté. Conclusion : plus les comportements verbaux et non verbaux expriment l’écoute et la compréhension, plus les partenaires sont ouverts, empathiques et connectés l’un à l’autre. Et plus ils ont de chances d’être heureux sous la couette, particulièrement la femme. (Les résultats seront publiés dans la revue américaine Health Psychology.)

« L’intimité sexuelle est aphrodisiaque, observe la chercheuse. Se sentir proche de l’autre, comprise, validée et acceptée tout en restant soi-même, parler de sa sexualité, de ses besoins et de ses préférences au risque de se montrer vulnérable, ça peut être excitant. »

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À régler à deux

Le sexologue François Renaud perçoit aussi la baisse de désir comme le symptôme que quelque chose ne tourne pas rond dans le couple. « Chacun a sa part de responsabilité », dit-il.

Dans son cabinet du centre-ville de Montréal, il entend toutes sortes de doléances : « Il me tape sur les nerfs », « Il est insistant », « Il boude quand je le refuse »… Ses clientes, âgées de 25 à 35 ans, le consultent en général après deux ou trois ans de panne de désir. Au début, elles viennent seules. Il les incite vite à inclure leur conjoint. « Plus je pose de questions, plus les non-dits ressortent : “On fait toujours l’amour de la même façon”, “Je ne suis plus charmée”, “Il n’est pas sensuel”, “On a des conflits”… » Cette phase est normale et même souhaitable dans une relation à long terme, croit le sexologue. « Après quelques années, si le couple suit toujours le même scénario amoureux, ça devient lassant. C’est comme manger indéfiniment le même gâteau », illustre-t-il. Toutes les raisons sont alors bonnes pour se soustraire à la couchette – je suis fatiguée, il faut que je m’occupe des enfants, je suis stressée, je ne me sens pas belle… « Or, la vraie raison, c’est l’insatisfaction et le sentiment de ne plus faire l’amour, mais de se masturber l’un dans l’autre. Madame finit par offrir du “sexe par pitié” pour se déculpabiliser ou par crainte que son homme s’en aille. »

Aoutche ! Le pire, dit-il, c’est que souvent Monsieur le sait. Et qu’il accepte de jouer le jeu, faute de mieux. Ce qui ouvre la voie à une sexualité « drabe » et sans désir.

Le thérapeute amène alors ses clients à dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas, à nommer leurs peurs, leurs défauts et leurs insécurités. « Les gens n’aiment pas venir ici, plaisante-t-il. Je les préviens : je ne suis pas là pour adoucir leurs émotions, mais pour leur apprendre à les gérer et à atteindre une intimité plus profonde. » Quand le couple arrive à parler franchement, sans crainte de blesser l’autre, le travail commence. « Chacun prend conscience de son côté obscur et de celui de son partenaire. En acceptant de changer ses comportements et de se séduire autrement, on devient de meilleurs amants. » Certains se sépareront en cours de route, reconnaît-il. « Au moins, la rupture se fera en toute connaissance de cause. »

* Tous les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des personnes.

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