Chirurgie vaginale: des Québécoises à la rescousse de mères à Madagascar

Dans les dortoirs aux murs blancs immaculés, une cinquantaine d’adolescentes et de femmes, âgées de 12 à 70 ans, cousent et discutent calmement. Tout près, dans le corridor menant à une salle d’opération, des chants et des accords de guitare s’élèvent dans une ambiance plutôt festive. Et pour cause : plusieurs de ces patientes enjouées subiront dans les prochains jours l’opération qui réparera la fistule obstétricale dont elles souffrent depuis leur dernier accouchement. Une opération qui changera leur vie.
Nous sommes sur la côte de l’océan Indien, à Toamasina, deuxième ville du pays, avec ses quelque 380 000 habitants. C’est ici, dans cette métropole économique aux rues bruyantes et poussiéreuses, que se trouve le centre de traitement des fistules obstétricales, géré par l’ONG écossaise Freedom From Fistula.
En cette étouffante journée d’avril, quatre médecins en tunique de chirurgie verte et portant une lampe frontale (en cas de panne de courant) attendent une patiente dans la salle d’opération. Parmi eux, les gynécologues-obstétriciennes et urologues québécoises Caroline Rhéaume et Geneviève Nadeau, toutes deux bien concentrées. Pour la deuxième fois en autant d’années, Caroline, petite brunette aux yeux pétillants, et Geneviève, blonde élancée, mettent leur savoir-faire au service des femmes malgaches. Ces deux médecins spécialistes, professeures à l’Université Laval, passent deux semaines dans la Grande Île – comme on appelle Madagascar –, dans le cadre d’une collaboration universitaire, lancée en 2011, qui allie expertise et solidarité internationale dans ce pays insulaire parmi les plus pauvres de la planète.

Elles sont venues réparer des femmes blessées dans leur chair et dans leur dignité. « Imaginez un accouchement où le bébé, déjà engagé dans le canal vaginal, arrête tout à coup de descendre pour différentes raisons comme le poids, la position de l’enfant ou un bassin trop étroit, explique la Dre Rhéaume. La tête, coincée, comprime alors les tissus, parfois pendant plusieurs journées. Ces derniers, privés de circulation sanguine, finissent par se nécroser, créant une fistule obstétricale, soit un trou entre le vagin et la vessie ou entre le vagin et le rectum. »
Conséquence : une incontinence gênante, qui fait de ces femmes des parias aux yeux de leur famille et du voisinage. Elles sont mises à l’écart de la société parce qu’elles sentent l’urine ou les matières fécales en permanence. « Ça me déchire le cœur. Tout ce que je peux faire pour ces mères, je vais le faire », confie avec émotion l’urologue malgache Yoël Rantomalala, directeur du service d’urologie à l’hôpital universitaire Joseph Ravoahangy Andrianavalona, partenaire clé de cette mission chirurgicale. Il estime avoir opéré plus de 1 200 femmes souffrant d’une fistule obstétricale au cours de sa carrière.
Après une prière prononcée par le personnel en salle de chirurgie (la moitié des Malgaches sont chrétiens), l’équipe s’active. Deux ou trois patientes seront opérées chaque jour, non seulement par les Québécoises, mais aussi par le Dr Michael Breen, urologue irlandais, que les deux médecins de Québec considèrent comme l’un des meilleurs chirurgiens de fistules obstétricales au monde. Les Malgaches sont entre bonnes mains.
« Je soigne ces femmes parce qu’elles souffrent terriblement et qu’on peut les aider assez facilement quand la fistule n’est pas complexe. La chirurgie leur redonne leur dignité », explique le Dr Breen, qui se dévoue depuis plus de 15 ans pour ces mères africaines oubliées.
Les chirurgiens recousent méticuleusement le trou couche par couche : vessie, tissus intermédiaires, paroi vaginale. En moins de deux heures et pour l’équivalent d’environ 600 $ canadiens – pris en charge par Freedom From Fistula –, une femme retrouve sa capacité de retenir ses urines et ses selles, ainsi que… sa place dans la société.
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La fistule obstétricale, une lésion aussi vieille que l’humanité, est pratiquement inconnue du public au Québec. Mais dans une cinquantaine de pays, des femmes sont condamnées à l’incontinence permanente après avoir tenté de donner la vie. Dans la presque totalité des accouchements qui causent une fistule, le bébé ne survit pas.
« Chez nous, c’est extrêmement rare », précise la Dre Nadeau, étonnamment alerte malgré les longues heures passées dans les transports et la salle d’opération. « On ne laisse pas les mères en travail pendant des jours. Nos patientes ont accès à de la prévention, à des soins et à la césarienne si nécessaire. Ici, beaucoup n’ont simplement pas les moyens d’aller à l’hôpital. »
Notre véhicule parcourt les rues d’une Toamasina endormie. Les lampadaires jettent une lumière blafarde sur des toits de tôle rafistolés, des habitations précaires. Plus des trois quarts de la population vivent avec moins de 2 $ par jour. Comment s’étonner que tant de familles ne puissent payer les 255 000 ariarys (environ 80 $) que coûte une césarienne. Chaque année, 1 500 nouvelles patientes souffrant d’une fistule rejoignent les 50 000 déjà recensées sur l’île. Du nombre, 650 devraient être opérées cette année au centre médical de Toamasina.
Ces femmes pourront de nouveau enfanter, mais uniquement par césarienne pour éviter les complications. L’accès à la césarienne est donc au cœur de cet important enjeu de santé publique. Pour éliminer les fistules d’ici 2030, conformément à la résolution des Nations Unies, les césariennes gratuites doivent être accessibles même dans les zones reculées de la planète.
Des histoires poignantes
Je quitte la salle d’opération, où l’équipe s’attaque à une fistule complexe, un trou de près de 5 centimètres, et me dirige vers un long balcon ensoleillé, où des mères sont en convalescence. Malgré la barrière linguistique – tous les Malgaches ne maîtrisent pas le français –, elles m’accueillent avec des sourires chaleureux, me faisant une place parmi elles comme si j’étais des leurs.
Clara, la jeune trentaine, sort de trois ans d’incontinence. « Lors de mon accouchement, le bébé ne sortait pas. La sage-femme a fait tout ce qu’elle pouvait. Elle a forcé le travail en appuyant très fort sur mon ventre, mais ça n’a rien donné. Sans ces médecins qui m’ont opérée, je vivrais encore dans la honte. »
Assise à ses côtés, Mila, 18 ans, peine à retenir ses larmes. « J’avais une fistule depuis trois mois. Tout le monde m’évitait. À la maison, mon mari m’avait reléguée à une petite pièce. Même à l’église, les gens s’écartaient de moi. »
L’âge des mères est un facteur de risque, particulièrement pour les Malgaches, qui sont souvent de petite stature. À Madagascar, 32 % des adolescentes vivent une grossesse avant leurs 18 ans – l’âge de la majorité – et 15 % ont subi des violences sexuelles. Ce contexte, combiné aux croyances traditionnelles, explique la prévalence des fistules. « Les femmes malgaches se méfient de l’hôpital. Les soins coûtent cher, alors elles essaient d’abord les remèdes traditionnels. Quand elles finissent par voir un médecin, il est souvent trop tard : le bébé est mort, et la maman est blessée à cause du travail interminable », explique Sitraka Henintsoa Fenofitiavana, directeur des opérations de Freedom From Fistula.
Carl Dickens, directeur de l’ONG à Madagascar, ajoute que « dans cette société patriarcale, la santé sexuelle féminine reste taboue. Dans les zones rurales, un accouchement difficile est souvent perçu comme un mauvais sort ou lié à une faute spirituelle ».
La cérémonie des robes
Comme chaque vendredi, tous les employés du centre et les nény – comme on appelle les mamans – se rassemblent dans une grande salle pour la cérémonie des robes. On y célèbre le départ de patientes dont la convalescence de deux semaines prend fin.
Au loin, des voix féminines s’élèvent en chœur. Leur mélodie se rapproche jusqu’à ce qu’apparaisse une procession de mères vêtues de robes fleuries aux tons sauges et roses, avec lesquelles elles repartiront. Les mères pourront ainsi réintégrer leur famille et leur communauté avec élégance et fierté.
Ce qui ne signifie pas que tout est réglé. Tant s’en faut. « Ces femmes devront éviter tout effort physique pendant plusieurs semaines, prévient Carl Dickens. Une simple charge trop lourde peut compromettre la chirurgie. Notre mission doit se poursuivre au-delà de l’intervention. » Pour assurer un certain suivi, la direction de Freedom From Fistula reste en communication avec le responsable du centre de santé où habite la femme.
Mais pour l’heure, place aux réjouissances : tour à tour, les femmes dont le séjour ici se termine prennent la parole pour raconter leur histoire et remercier les équipes médicales. Clara et Mila sont du groupe et écoutent, les yeux brillants, le témoignage bouleversant d’une des leurs, une femme de 54 ans qui vivait avec une fistule depuis 31 ans. « C’est le plus beau jour de ma vie ! » conclut-elle sous des applaudissements nourris.
Voir ces femmes rayonnantes touche profondément Caroline Rhéaume. « On est ici pour reconstruire des organes pelviens, ce qui, en fin de compte, aide à rebâtir des vies. » Sa collègue, Geneviève Nadeau, abonde, en exprimant quelques regrets. « J’ai pourtant l’impression que notre action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. »
Une goutte d’eau, peut-être… Mais pour toutes ces femmes désormais « réparées », c’est l’océan tout entier auquel elles ont accès.
7 capsules vidéo sur la mission sont offertes en visionnement gratuit sur le site de Savoir média.
Ce reportage a été rendu possible grâce au Fonds québécois en journalisme international.
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