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Culture

Choix Châtelaine: «Cumul 1» de Kev Lambert

Avec son court roman tragique Cumul 1, Kev Lambert soulève des questions. Peut-on se sentir coupable sans avoir commis de faute? Et jusqu’où un simple geste professionnel peut-il nous poursuivre?
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Choix Châtelaine: «Cumul 1» de Kev Lambert

Alice est professeure d'histoire de l’art à l’université. Elle aime son métier, s’y engage avec sérieux et veille à exercer son autorité avec justesse. Pourtant, un matin, un sentiment de culpabilité l’envahit. Aucun scandale ni conflit à l’horizon, mais Alice se sent mal et repense à un geste professionnel banal : une note donnée à un étudiant dont le travail portait sur Louise Bourgeois. La note est justifiée et raisonnable, mais pour Alice, elle devient une faille. A-t-elle été trop sévère? A-t-elle abusé de sa position d’autorité? Ces questions tournent en boucle et envahissent peu à peu tout son espace mental.

Cumul I montre avec une grande précision comment un lien pédagogique ordinaire peut se transformer en terrain d’angoisse lorsque le souci de bien faire devient constant.

Ce court roman, commandé par le Centre Pompidou, à Paris, compte parmi les premiers titres de la collection Un seul art, à paraître en librairie. Le musée a invité 10 écrivains et écrivaines à faire vivre ses œuvres à travers la littérature. Kev Lambert s’est vu confier Cumul I, une sculpture de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois. Composée de formes arrondies et ambiguës, cette œuvre énigmatique a donné à l’autrice l’envie d’imaginer les réactions qu’elle pourrait provoquer chez une personne qui la contemple longuement. La sculpture de Louise Bourgeois sert de point d’entrée, mais Cumul I s’intéresse avant tout à ce qui se joue dans la pensée profonde.

Kev Lambert arrive à décrire ici un état bien contemporain, celui d’une vigilance morale exacerbée qui mène à l’épuisement : « Les traumas, surtout ceux vécus à un jeune âge, produisent souvent un sentiment de culpabilité existentielle, sans objet clair », explique l’autrice. Chez Alice, cette culpabilité se rejoue dans le travail, dans les relations et dans chaque décision. Le silence de l’étudiant, loin de la rassurer, nourrit son angoisse. La professeure comble les vides par ses propres hypothèses et anticipe des reproches qui ne viennent pas.

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L’œuvre de Kev Lambert met en scène des individus écrasés par des systèmes. L’écriture se revendique franche et directe : « La littérature est pleinement politique parce qu’elle s’inscrit dans le monde, touche les subjectivités, les manières de voir les choses, les rapports entre les êtres humains, l’histoire, la réalité sociale, etc. Elle a, pour moi, un rôle à jouer en ouvrant des questionnements, en présentant des réalités, des histoires et des personnages dont, souvent, je ne sais pas moi-même quoi penser. » N’offrant pas de réponses univoques, l’écriture de Kev Lambert suscite la discussion : « J’invite le lecteur ou la lectrice dans le débat parce que la littérature peut dépasser la réflexion individuelle et devenir collective. » Cumul I incarne précisément cette ambition, en exploitant une situation intime et apparemment ordinaire pour ouvrir un espace de questionnement.

Les retours en arrière, les raisonnements revisités et les tentatives de justification forment des mouvements circulaires grâce auxquels Alice avance : « Je voulais un flux de conscience grugé par des pensées obsessionnelles, qui arrivent du dehors et parasitent le “moi” du personnage », précise l’autrice. Dense et très actuel, Cumul I observe avec lucidité ce que produit la peur de mal faire, notamment dans les rapports de pouvoir les plus communs. L’écriture, précise et retenue, est au service d’une justesse psychologique remarquable. Le rythme, qui reste lent et répétitif, fait naître l’émotion de l’accumulation.

Plus qu’un roman à thèse, ce livre offre une expérience affective et humaine en agissant comme un miroir. Sans jugement ni explication, Cumul I met au jour un sentiment diffus que beaucoup reconnaîtront. Alice ne craint pas d’abuser de son pouvoir : elle a peur de l’exercer.

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