Plaidoyer pour une vie sexuelle «suffisante»

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Les magazines féminins proposaient autrefois des moyens faciles de pimenter votre vie sexuelle : « Huit nouvelles positions qui vous éblouiront! » « Dix strings en dentelle pour vous aider à vous mettre en valeur! »
Aujourd’hui — peut-être parce qu’on reconnaît que, pour les personnes dans des relations de longue durée, les astuces faciles sont impuissantes face à la combinaison infernale de la routine et de la fatigue —, une nouvelle catégorie de conseils a vu le jour, visant moins à pimenter la vie sexuelle qu'à faire en sorte qu'elle existe encore. On nous dit de le programmer (vraisemblablement dans nos agendas communs, entre les courses et le passage au garage) ou de le faire le matin, quand on est moins fatigué. Puis il y a cette suggestion oxymorique qui consiste à planifier pour être plus spontané.
Ces conseils peuvent fonctionner, si l’on mesure le succès à l’acte accompli. Je le sais, car je les ai tous essayés. Mais soyons réalistes : le sexe programmé enlève tout son charme à l’affaire. Ça devient juste une transaction de plus avec votre partenaire, à un moment où la plupart de vos échanges ressemblent déjà à ça. Ce n’est pas la recette idéale pour atteindre l’orgasme. Et le sexe spontané a ses propres écueils. La dernière fois que mon partenaire et moi avons eu 20 minutes de temps libre, on a foncé à l’étage comme des lapins sous amphétamines. J’ai essayé de faire abstraction du fait qu’il était luisant de sueur après un jogging qu’il venait de terminer. Il a essayé d’ignorer que je ne m’étais pas douchée et que mon haleine sentait les Tums à la cerise. Aucun de nous n’y est tout à fait parvenu.
Le faire le matin fonctionne très bien… jusqu’à ce que vous ayez des enfants. Ils savent quand vous êtes excités. C’est une sorte de sixième sens. La première fois que j’ai réglé mon réveil à 6h du matin pour caser une partie de jambes en l’air avant l’aube, ma fille a fait pipi au lit à 5h. La fois suivante, elle était réveillée une heure plus tôt, en train de vomir. Après quelques réveils sabotés par les fluides corporels de nos enfants, on finit par abandonner.
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Mais si je peux accepter la fin du sexe matinal, je ne suis pas prête, à 39 ans, à abandonner complètement notre vie sexuelle. Elle me manque, tout comme à mon partenaire. Quand on s’effondre dans le lit le soir et qu’on arrête aussitôt de parler, c’est dur de ne pas regretter ce qu’on avait avant. On n’aurait jamais cru qu’on en arriverait à un stade de la vie où « pas ce soir, chéri » sonne comme une lueur d’espoir, dans le sens où ça n’exclut pas le mois au complet. Mais nous en sommes rendus là.
Nous ne sommes pas les seuls à nous demander comment en avoir plus. Un article tristement célèbre de Newsweek en 2003 annonçait que de 15 à 20% des couples n’avaient pas plus de 10 rapports sexuels par an, ce qui correspond à la définition courante d’un mariage sans sexe. Un article du New York Times soulignait que les recherches Google pour « mariage sans sexe » étaient trois fois et demie plus fréquentes que celles pour « mariage malheureux ». Et dans une enquête menée par Châtelaine auprès de 1 000 Canadiennes âgées de 35 à 45 ans, 31% ont déclaré avoir des relations sexuelles moins d’une fois par mois.
Mon mari et moi frôlons dangereusement le seuil du mariage sans sexe. Nous en sommes arrivés là à cause des exigences du travail et de la vie familiale, de notre épuisement constant et de notre manque perpétuel de temps — pour dormir, faire de l’exercice, prendre soin de nous-mêmes. Notre vie sexuelle minimaliste est la seule chose qui nous empêche de basculer. Plus d’une fois, nous nous sommes retrouvés coincés dans ce dilemme épineux de l’œuf et de la poule : nous sommes tous les deux fatigués de ne pas avoir assez de relations sexuelles, mais aussi trop fatigués pour y remédier. Le sexe est la chose que nous délaissons parce que, contrairement à tant d’autres exigences de notre vie, nous le pouvons. Mais la vérité, c’est qu’un fossé se creuse entre nous.
C’est un problème courant dont Caroline Pukall, professeure de psychologie à l’Université Queen’s à Kingston, en Ontario, entend parler, tant dans la clinique de sexothérapie de l’établissement que dans ses couloirs, où certains collègues ont discrètement abordé le sujet. « La première chose à faire est de valider ce que les gens ressentent », dit-elle. « On attend sans cesse que quelque chose change. Mais devinez quoi : c’est à vous de prendre les choses en main. »
Et si vous ne le faites pas, votre relation deviendra plus platonique. « Il est facile pour votre partenaire de prononcer ces mots redoutés : “Je t’aime, mais je ne suis pas amoureux de toi” », explique Andrew G. Marshall, thérapeute conjugal britannique et auteur de Have the Sex You Want. « Et si vous ne résolvez pas ce problème, cela peut rapidement se transformer en : “En fait, j’aime quelqu’un d’autre.” »
Je comprends cela, d’où toute cette planification, ces réveils programmés et ces tentatives qui sentent l’antiacide. Mais rien de tout cela n’a abouti à une vie sexuelle épanouie, ce qui ne nous donne pas vraiment envie d’attendre avec impatience notre prochain rendez-vous.
Selon Caroline Pukall, une partie du problème vient du fait que les gens ont tendance à se concentrer uniquement sur l’acte lui-même. Il suffit de le faire, pense-t-on, et on aura envie de recommencer. Ce qu’on oublie, c’est que le désir doit être cultivé. « Les gens pensent que le désir sera spontané et tout à fait naturel. Ce n’est pas le cas », dit-elle.
De nos jours, nous sommes habitués à tout obtenir instantanément. Siri répond à nos questions en quelques secondes, et Uber Eats nous livre le souper en quelques clics. « Nous nous attendons presque à ce que nos réactions corporelles soient instantanées. Et c’est vraiment injuste », ajoute Caroline Pukall. « Chez la plupart des gens, le désir n’est pas constamment présent. On n’est pas excité tout le temps, et on ne peut pas s’attendre à l’être simplement parce qu’on a prévu une soirée en amoureux. »
Donc, si vous avez prévu une soirée pour faire l’amour, envoyez quelques SMS torrides à votre partenaire durant la journée, suggère-t-elle. Flirtez un peu pendant le souper. « Entretenez cette complicité », dit-elle. « Accrochez-vous à ces sensations vraiment agréables et attendez ce moment avec impatience. »
Avoir hâte, c’est une chose, mais quand les rapports sexuels se font rares, les enjeux sont élevés. La pression pour que ce soit bon peut être insurmontable. Si ce n’est pas bon pour les deux, malgré les meilleures intentions, cette déception va perdurer. « Et si votre partenaire prend son pied et pas vous, votre partenaire en souffre aussi », explique Caroline Pukall. « S’il ou elle se rend compte que vous ne ressentez pas de plaisir, c’est très difficile à encaisser. »
Pourquoi est-il si difficile de préserver une vie sexuelle satisfaisante même dans une relation engagée? Selon Caroline Pukall, « plus on se met de pression, plus c’est difficile ».
C’est peut-être ça la clé. Il y a plein de domaines dans nos vies où on se pardonne de ne pas avoir atteint un certain niveau. Par exemple, au lieu de nettoyer la salle de bain, je fais pipi les yeux fermés. Je clame haut et fort que j’assume mes cheveux gris quand je n’ai pas le temps de retoucher mes racines. Mon mari et moi vivions beaucoup de stress à trouver quoi faire pour souper après une journée de travail de 10 heures, puis on a décidé de ne plus s’en faire : parfois c’est un repas fait maison, parfois c’est un plat à emporter, et parfois c’est du fromage et des craquelins.
Peut-être devrions-nous aussi convenir de ne pas nous prendre la tête avec le sexe « fromage et craquelins ». Peut-être que cela nous permettra de profiter simplement du fait d’être ensemble. Reconnaître que l’objectif à ce stade devrait être de maintenir une vie sexuelle — plutôt que d’espérer y exceller —, voilà qui pourrait nous libérer du sentiment d’échec.
Les recherches sur la motivation sexuelle menées par Amy Muise, psychologue sociale qui étudie la sexualité et les relations à l’université York, à Toronto, corroborent cette idée. Elle explique que les gens ressentent de l’anxiété non seulement par rapport à la fréquence de leurs rapports sexuels, mais aussi par rapport à la manière dont ceux-ci sont pratiqués (comprendre : de façon acrobatique et multiorgasmique). « Il est important de maintenir une connexion sexuelle, mais il faut avoir des attentes réalistes », dit-elle. Les recherches d’Amy Muise montrent que lorsque les gens ont des relations sexuelles pour éviter une issue négative — par exemple, pour s’assurer qu’il ne s’est pas écoulé trop de temps entre deux rapports —, le résultat est moins positif. « Mais lorsque les gens changent leur façon de voir les choses pour se concentrer sur des résultats positifs, tels que “J’ai vraiment envie de me sentir plus proche de mon partenaire”, cela favorise des expériences sexuelles plus satisfaisantes et une relation plus épanouie. »
En d’autres termes, lancez-vous — mais pas parce que vous pensez que vous devriez le faire. Pas parce que vous avez trouvé neuf minutes après que les enfants se sont couchés et que vos téléphones se sont tus, et avant que la fatigue ne vous ait complètement privé de toute envie de bouger. Faites-le parce que c’est une chance de passer du temps avec votre partenaire, une occasion de profiter d’un moment rare et intime. Peut-être que vous atteindrez l’orgasme, peut-être pas. Lancez-vous en sachant que c’est le fait d’être présent qui compte.
La version originale (en anglais) de cet article a été traduite par l’équipe de Châtelaine en juin 2026.
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