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Couple et sexualité

Pourquoi est-il si difficile d'initier une relation sexuelle?

Au lit, j’ai caressé le torse de mon amoureux. Je l’ai embrassé sur la joue. Redressée sur un coude, je lui ai souri à pleines dents. J’avais envie de faire l’amour, mais je n’osais pas le dire.
Par Mica Lemiski
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Pourquoi est-il si difficile d'initier une relation sexuelle?

Photo: iStock

Ma sexualité est guidée par deux voix intérieures: une fée marraine féministe (qui m’assure que les rôles de genre sont une invention du patriarcat) et le fantôme de l’autrice d’un courrier du cœur des années 1950 (qui insiste sur le fait que je dois me laisser courtiser). La seconde voix est plus convaincante que l’autre parce qu’elle correspond à ce que la société et les comédies romantiques m’ont inculqué toute ma vie.

Je ressens aussi de la honte. Enfant, j’ai rapidement appris à cacher ma curiosité sexuelle, convaincue que si les gens apprenaient ma fascination pour le clip de Dirrty de Christina Aguilera, par exemple, ils me trouveraient perverse  par association. Mon identité de petite fille parfaite s’effondrerait, déconcertant mes amis et bouleversant ma famille. Cacher mon désir me donnait l’impression d’être menteuse, mais cette honte secrète semblait plus facile à gérer qu’un changement complet d’identité. Une fois que la dissimulation est devenue une habitude, il a été difficile d’arrêter.

Aujourd’hui, après plus de trois ans de relation, j’aimerais pouvoir dire que je suis tout à fait à l’aise de prendre l’initiative avec mon partenaire, mais ce n’est pas le cas: cela me gêne et me donne l’impression d’être vulnérable. Kristen Mark, chercheuse en sexualité et relations amoureuses à l’Université du Kentucky, explique que de nombreuses femmes hésitent à prendre l’initiative parce qu’elles ont été socialisées pour contrôler l’accès à la sexualité. «Nous mettons beaucoup de pression sur les hommes pour qu’ils prennent l’initiative de l’activité sexuelle», dit-elle. En retour, les femmes peuvent se sentir obligées de rester passives. Certaines croient peut-être que ces pressions sociales ne les influencent pas, mais c’est une chose de les reconnaître et une autre d’y être immunisées.

Angela, 46 ans, explique que sa forte libido la plonge dans un conflit intérieur, même si elle se sent bien avec son partenaire et communique bien avec lui. «Je me dis que la plupart des hommes seraient ravis d’avoir une copine qui leur saute dessus toute la journée, puis je retombe dans l’état d’esprit où je me demande ce qui ne va pas chez moi. Suis-je comme un garçon de 19 ans qui pense au sexe 60 fois par jour?» Angela explique que ces sentiments contradictoires sont en grande partie liés aux critiques de son ex-mari à l’égard de sa libido élevée. Une fois, il lui a même demandé si elle ne devrait pas faire vérifier son taux de testostérone, pensant qu’un excès d’hormones mâles la poussait à se comporter de manière «anormale» pour une femme. «Cela m’a énormément blessée.»

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Mais ce ne sont pas seulement les stéréotypes sexistes dépassés ou les partenaires mal informés qui peuvent pousser les femmes à réprimer leur désir de prendre l’initiative. Le mouvement #MoiAussi a souligné l’importance du consentement verbal et du respect du «non» dans les situations sexuelles (il était temps!), mais ces discussions présentent rarement les femmes comme celles qui prennent l’initiative, essuient un refus et ne parviennent pas à le gérer correctement. Si personne ne parle de ce que représente le rejet sexuel pour les femmes, ni ne normalise le fait que oui, les femmes peuvent aussi se faire rejeter, initier une relation sexuelle devient une tâche encore plus intimidante.

Ce qui me ramène à ma propre chambre. Un soir, après avoir épuisé toutes mes stratégies, j’ai décidé de parler à mon amoureux. «Tu veux... qu’on se colle un peu ?» ai-je demandé, toujours incapable de dire directement ce que je voulais.

Mon petit ami est resté silencieux au début, puis il a répondu: «Désolé, mais je suis vraiment fatigué. Une autre fois?»

Fatigué?

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Le comédien britannique Jimmy Carr, connu pour son humour noir, fait une blague où il affirme que, si personne ne parle jamais des femmes qui prennent l’initiative sexuelle, c’est parce que «quand les femmes demandent de faire l’amour, ça marche!» Il dit ainsi que la discussion n’est pas nécessaire parce que les hommes veulent coucher avec les femmes qu’ils trouvent attirantes, et ce 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Allongée dans mon lit, il ne m’a fallu que deux secondes pour imaginer le pire, à savoir que «fatigué» était une excuse et que l’attirance que mon petit ami éprouvait à mon égard était en train de faiblir. Au lieu de respecter son «non merci» (ce que j’attendrais de n’importe quel homme si les rôles étaient inversés), je me suis retournée de manière théâtrale et j’ai marmonné quelque chose de passif-agressif sur la «douleur du rejet». Je me sentais aussi sexy qu’un chou, et je voulais qu’il se sente responsable.

Ma réaction était peut-être manipulatrice et puérile, mais elle s’explique en partie par le fait que j’avais l’impression d’être la seule femme rejetée par son partenaire. J’avais également interprété ce rejet comme un commentaire sur mon attrait sexuel, plutôt que comme l’expression des besoins de mon partenaire. L’envie de voir cette expérience à travers le prisme «moi et mon charme» peut sembler narcissique, mais les recherches de Kristen Mark ont montré que l’objet principal du désir des femmes est souvent d’être désirées. Être désirées les excite, ce qui est formidable pour créer des expériences sexuelles mutuellement agréables (les seules qu’elles devraient avoir). Or, que se passe-t-il lorsque l’autre personne n’éprouve pas de désir au même moment? Ça refroidit les ardeurs, et ce «refroidissement» ressemble moins à un interrupteur éteint qu’à un coup de poing émotionnel. La solution (partielle)? «Nous devons nous arrêter et évaluer [les] plutôt que de réagir, dit Kristen Mark. C’est difficile à faire.»

Dans les relations queers, les codes de genre n’imposent peut-être pas les mêmes attentes que dans les relations hétérosexuelles, mais il existe tout de même de nombreux stéréotypes. Lizxnn, 37 ans, est une personne queer non binaire qui dit censurer constamment son expression sexuelle pour ne pas ressembler au stéréotype d’un homme qui rend les femmes mal à l’aise. «C’est une projection, car je suis souvent harcelée et draguée par des hommes cisgenres», dit-elle. 

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Pour Lizxnn, la franchise extrême a été une solution. Cela peut sembler contre-intuitif, mais en demandant sans détour si quelqu’un est intéressé par une relation sexuelle avec elle, elle élimine les questionnements anxiogènes du type «ai-je l’air louche ou cool?». «J’ai reçu des commentaires de personnes qui aiment que le consentement soit abordé d’emblée et qui trouvent cela charmant.»

Sam, 28 ans, explique pour sa part que les stéréotypes négatifs entourant les femmes corpulentes l’amènent à se remettre constamment en question. «Les personnes grosses ont longtemps stigmatisées; on tourne en dérision leur sexualité, dit-elle. Nous sommes dépeintes comme désespérées et tristes, et ce sont des barrières difficiles à briser lorsque l’on souhaite vivre une relation intime. C’est comme la pire orgie au monde, parce qu’il y a vous, votre partenaire, et puis tout votre bagage!»

Compte tenu de toutes les variables identitaires qui peuvent créer des déséquilibres de pouvoir et influencer la liberté d’exprimer ses désirs (origine ethnique, sexualité, capacités, classe sociale, etc.), il est clair que mon propre parcours, en matière d’initiative sexuelle, a été assez simple. Je n’ai qu’un seul «bagage» à traîner: l’ensemble des attentes qui accompagnent ma féminité.


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Alors, comment se libérer de ces façons de penser pour repartir à neuf? Kristen Mark dit qu’il faut remonter à l’origine des sentiments négatifs associés au fait de prendre l’initiative. Ces sentiments proviennent-ils des remarques insensibles d’un partenaire, de rôles de genre intériorisés, de traumatismes passés ou d’autres stéréotypes négatifs? «Vous pourriez vous dire: “Oh, cette réaction vient de la société qui s’attend à ce que je contrôle l’accès au sexe. Je le comprends, donc je peux maintenant passer outre le malaise et avancer vers ce que je veux.”»

Il est également essentiel de se constituer un répertoire d’expériences positives liées à la libre expression sexuelle. Kristen Mark explique que, si vous ne recevez pas une forme de rétroaction positive – verbale ou physique – de la part de votre partenaire lorsque vous prenez l’initiative, cela vous décourage de continuer à exprimer librement votre sexualité.

Cela ne veut pas dire que les femmes requièrent un «oui, faisons l’amour!» de la part de leur partenaire pour vivre une expérience positive. Ni même un «non, mais» («non, mais je t’aime », ou bien «non, mais faisons-le une autre fois, quand nous en aurons tous les deux envie»). Cette validation externe aide beaucoup, mais le scénario le plus valorisant est peut-être celui où, pour la première fois, vous recevez un refus et l’acceptez sans problème. Vous réaliserez alors que le refus n’est plus la pomme empoisonnée d’autrefois, et quel soulagement ce sera! 

Considérer la réponse que vous obtenez comme un élément crucial de la communication avec votre partenaire – plutôt que comme un commentaire sur votre valeur en tant qu’amante ou en tant qu’être humain – signifie ne pas laisser le corps à côté de vous contrôler votre estime de vous-même. À mon avis, il n’y a pas de meilleure sensation.

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La version originale (anglaise) de cet article a été traduite par l’équipe de Châtelaine en août 2025.

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