La fois où j’ai essayé de devenir végétalienne

Je ne regarderai plus jamais un œuf de la même manière. J’ai été végétalienne pendant trois semaines et je n’en suis pas tout à fait remise.

 
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Photo: Stocksy/Trinette Reed

Tout a commencé par un pari lancé par ma rédactrice en chef: écrire un article sur le véganisme en décrivant l’expérience de l’intérieur. Je n’ai jamais été une grande carnivore, mais cette aventure vient titiller ma curiosité. Renoncer aux protéines animales pendant quelques semaines? Ça a l’air facile et amusant, je plonge! Sans avoir appris à nager…

D’abord, une prise de sang, à répéter dans 21 jours, histoire de faire le point sur ma santé avant mon nouveau régime et de voir ses effets après. Ensuite, on passe à table!

Le centre-ville de Montréal ne manque pas d’options véganes, j’ai donc l’embarras du choix. Ma salade de quinoa (sans œuf, ni poulet ni feta) à peine engloutie, je suis rattrapée par la question qui guette chaque jour la mère de famille ordinaire: qu’est-ce qu’on mange pour souper? Puis, je pense à mon café au lait du matin, aux omelettes qui dépannent les soirs de semaine, aux cubes de fromage sur le coin de mon bureau.

Pas de panique: il en faut plus pour ébranler mon optimisme. Les bras chargés de livres de recettes, je fais le plein de boisson d’amande, de tofu et de tablettes de chocolat végane (trois marques différentes, on n’est jamais trop prudent) dans une boutique d’aliments naturels. Julien, le jeune vendeur, me conseille aussi un bloc de « fauxmage » à base de noix de cajou fermentées. Je repars confiante et fière de moi.

Pendant trois semaines, à l’instar des 33 000 personnes qui l’ont fait depuis 2014, je tenterai le Défi végane 21 jours organisé par l’autrice et conférencière Élise Desaulniers. « Tous ceux qui parti-cipent au défi ne deviennent pas véganes à 100 %, mais la plupart modifient leurs habitudes », avance-t-elle. On verra bien où cette aventure me mènera! Me voici végétalienne… mais déjà pas tout à fait végane, car les « vrais de vrais » ne portent ni laine, ni cuir, ni aucun produit issu de l’exploitation animale. Comme je n’ai pas l’intention de me débarrasser de toute ma garde-robe, je concentrerai mes efforts dans mon assiette. Et c’est déjà beaucoup.

Le grand virage

Environ 2,7 % des Canadiens disent avoir banni de leur alimentation toutes les protéines d’origine animale, selon un sondage effectué en 2018 par des chercheurs de l’Université Dalhousie, à Halifax. Aux États-Unis, ce chiffre pourrait atteindre 6 %, alors qu’il n’était que de 1 % en 2014, d’après une étude de marché réalisée par un cabinet britannique.

Des irréductibles véganes aux « flexitariens », qui s’autorisent des écarts de temps à autre, le décompte reste approximatif. « Certaines personnes ont tendance à se déclarer végétaliennes même si elles ont mangé de la viande quelques jours plus tôt. C’est comme si elles sur-évaluaient leurs performances », relativise Élise Desaulniers.

Mais peu importe leur nombre exact. Les végétaliens, considérés comme des extraterrestres jusqu’à tout récemment, font plus que jamais parler d’eux. « Il y a cinq ans, on avait le réflexe de le cacher. Aujourd’hui, c’est presque à la mode », souligne la sociologue Nina Gheihman, qui prépare un doctorat sur le véganisme à l’Université Harvard.

Éline Bonnin, elle, est une pure et dure. À 24 ans, cette brunette d’origine française n’a pas consommé de protéines animales depuis quatre ans. Elle m’accueille au Café Tuyo, à Montréal, le tablier bien en place. Le chef ici, c’est elle! On jase de son changement de vie devant un gâteau aux bananes sans œufs ni produits laitiers, dans un décor un brin granola.

L’ambiance est légère, le sourire de mon hôtesse est communicatif et le gâteau, délicieux. Mais le propos est grave. « Les gens mangent des animaux par habitude, alors qu’avec toutes les autres options qu’on connaît maintenant, ce n’est plus du tout un besoin », m’explique celle qui a pourtant été élevée dans une tradition gastronomique où la cuisse de canard tient le haut du pavé. Aujourd’hui, Éline est végane de la tête aux pieds. « Il y aurait une dissonance si j’arrêtais de manger des animaux mais que je continuais à porter des vêtements basés sur leur exploitation. J’en ai pris conscience le jour où j’ai été incapable d’acheter une ceinture en cuir », me raconte-t-elle.

Le bien-être animal. C’est la principale raison qui motive les véganes, selon Élise Desaulniers. « En général, on commence à s’intéresser aux protéines végétales pour des raisons environnementales, car l’élevage est une industrie très polluante. Mais on devient végane pour la défense des animaux », souligne-t-elle.

Une position qui rend le retour en arrière difficile, estime Ken Menzies, professeur émérite de sociologie à l’Université de Guelph, en Ontario. « Il est beaucoup plus difficile de renoncer à un régime alimentaire si on l’a entrepris pour des raisons morales », dit-il.

Plus de souffrance dans un œuf que dans un poulet

La souffrance des animaux d’élevage a fait l’objet de nombreuses publications. Les scientifiques s’accordent à dire que, sur le plan biologique, tous les mammifères peuvent ressentir de la douleur physique, ainsi que de la détresse. Par exemple, en situation de stress, ils peuvent adopter des comportements asociaux ou perturbés, comme cesser de s’alimenter ou, au contraire, dévorer leurs congénères, voire leurs petits.

La perception de la douleur chez les oiseaux et les poissons est encore sujette à discussion. Pour les produits de l’exploitation animale, c’est encore pire, selon Élise Desaulniers. « Il y a plus de souffrance dans un œuf que dans un poulet. Dans les élevages industriels, la vie d’une poule pondeuse est d’environ un an avant l’abattage, dont quelques mois passés à pondre dans des conditions insoutenables. Le poulet de batterie, lui, ne vivra qu’une quarantaine de jours avant de subir le même sort », fait-elle observer.

Le mouvement végane au Québec, pour le moment très axé sur le bien-être animal, pourrait changer de visage s’il emprunte le même tournant qu’aux États-Unis. « D’un mouvement de protestation contre la cruauté envers les animaux, le véganisme y est devenu un nouveau style de vie popularisé par des entrepreneurs, des vedettes du spectacle ou des sportifs. Il a perdu en pureté idéologique, mais il a gagné en notoriété, en s’appuyant sur la promotion de la santé et de la condition physique », dit la sociologue Nina Gheihman.

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Photo: Unsplash/Nadine Primeau

Des bienfaits santé

Une alimentation à base de protéines végétales a de multiples effets positifs sur la santé, selon l’Académie de nutrition et diététique, la plus grande association de nutritionnistes au monde.

« Si on s’assure de consommer tous les nutriments nécessaires, un régime basé que sur les plantes réduit le risque de diabète de type 2 et d’obésité, et protège des troubles cardio-vasculaires et digestifs », dit Jennifer Morzier, nutritionniste à la Clinique Renversante, à Montréal.

Dans ses locaux tapissés de boîtes de légumineuses, de fruits séchés et d’autres graines et grains entiers, la clinique propose des cours de nutrition et de cuisine à ceux qui souhaitent retrouver la forme en changeant leur alimentation. Comme le souligne la nutritionniste, ces changements dépassent souvent le strict cadre alimentaire. « C’est un tout. La plupart des gens qui deviennent végétaliens cherchent à équilibrer leurs menus et, d’une manière générale, prennent davantage soin d’eux-mêmes en adoptant de meilleures habitudes », indique-t-elle.

Chez les personnes aux prises avec des troubles cardiovasculaires graves, le végétalisme peut même sauver des vies. C’est ce que confirme le cardiologue Martin Juneau du Centre ÉPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal. « Une diète végétalienne stricte procure des bénéfices remarquables au point de vue de la tension artérielle et de la perte de poids, tout en réduisant l’inflammation. Ça peut éviter un pontage », souligne ce fervent défenseur de l’alimentation à base de végétaux. Selon son expérience, une approche énergique qui combine un régime végétalien et un programme d’entraînement physique donne des résultats rapides. « En trois à quatre semaines, les malades se sentent mieux. Leur réactivité vasculaire s’améliore. En quelques mois, ils ont aussi une meilleure tolérance à l’effort », affirme-t-il.

Je ne suis ni cardiaque ni en surpoids, et j’ai hâte de voir si mes analyses sanguines postcure montreront une amélioration de mon bilan de santé. Parce que ma bonne humeur, elle, a pris du plomb dans l’aile.

Et le moral, ça va?

Démotivée par mes tentatives ratées d’apprêter le tofu (une fois sur deux, mes plats ressemblent à une bouillie brune qu’on n’a pas vraiment envie de goûter), mortifiée à l’idée de faire des entorses à mon régime, j’ai découvert qu’on pouvait être végane en mangeant de la junk! Résultat: je dévore des montagnes de pâtes, grignote sans cesse du pain, et me jette sur tout ce qui m’est autorisé, y compris les croustilles et les frites (cuites à l’huile végétale, évidemment). Les fruits et les légumes qui font depuis toujours partie de ma routine ne me suffisent plus: j’ai tout le temps faim… et je déprime.

C’est normal, d’après Julie Legault, végane depuis cinq ans. « Ça m’a pris environ six mois pour devenir végétalienne, alors que j’étais végétarienne depuis de nombreuses années. J’y suis allée petit à petit, sans me faire violence. Par exemple, je me suis d’abord donné le défi de ne plus rien acheter d’animal à la maison, tout en me laissant le droit de manger ce que je voulais à l’extérieur. Graduellement, j’ai réalisé que mes envies changeaient », me confie cette sportive de 42 ans.

Pour le moment, mes goûts n’ont pas bougé d’un iota. Comble de malchance, en scrutant les étiquettes, je constate que les aliments transformés contien-nent à peu près tous des traces d’œuf, de poisson ou de produits laitiers. Même le vin, dont j’ai pourtant bien besoin pour me remonter le moral. Heureusement, il existe du vin végane!

« Au début, on pense qu’on ne peut plus rien manger. Avec les légumineuses, il faut aussi habituer son palais à de nouvelles textures. Les changements peuvent demander du temps et de l’organisation. En plus, il y a parfois un défi supplémentaire quand on a des enfants, car passer au végétalisme bouleverse les habitudes », ajoute la nutritionniste Jennifer Morzier.

En effet! Mes deux adolescentes et mon mari freinent des quatre fers. La conciliation véganisme-famille est un casse-tête, et cuisiner en solo me donne le cafard. Je suis accueillie tous les soirs par un « Maman, t’es encore végane? » craintif. Chéri, lui, attend patiemment que ça se termine. Parmi les végétaliens que j’ai rencontrés, ceux et celles qui sont en couple avec des « omni » (comprendre: des omnivores) ont imaginé des aménagements pour partager leurs repas tout en respectant les choix de chacun. Mais très peu ont des enfants en âge de crier leur haine, réelle ou feinte, du tofu.

Les repas en famille ou les invitations chez des amis sont en revanche un problème avec lequel ils doivent tous composer. Julie Legault se souvient de son passage au végétalisme. « Quand j’annonçais fièrement à mes proches que je commençais quelque chose de nouveau, je recevais parfois des commentaires agressifs, comme si je remettais en question leur façon de vivre. On essayait de chercher une faille dans mon argumentaire, alors j’ai décidé d’arrêter d’en parler. Maintenant, les choses changent. Même ma mère adapte les recettes de ma grand-mère pour que je puisse les manger! »

Objet de curiosité, le mouvement rebute moins qu’auparavant, et Julie Legault fait aujourd’hui découvrir des restos et des plats véganes à ses amis. Depuis quelques années, la diversité des mets végétaliens et la créativité des chefs facilitent la cohabitation entre les véganes et les omnivores de ce monde. Mais l’enjeu d’un « vivre-ensemble alimentaire » pourrait être plus profond. Car devenir végétalien, c’est souvent envoyer promener des traditions culinaires bien établies. Une rébellion en terrain glissant, sur le plan social aussi bien qu’émotif. « La convivialité et le partage autour des repas sont des valeurs importantes dans notre société. Au Québec, on a une vision traditionnelle de la viande au centre de la table, alors le véganisme peut ébranler des croyances en remettant en question les modèles existants », fait valoir Annie Gauthier, conseillère scientifique spécialisée à l’Institut national de santé publique du Québec. Principe vérifié sur le terrain: les principaux accrocs à mon régime ont eu lieu au restaurant ou chez des amis, où je ne souhaitais ni froisser mes hôtes ni me lancer dans d’interminables discussions.

Une vraie aventure

Pendant trois semaines, c’est-à-dire 42 repas (on ne compte pas les déjeuners), j’ai été végétalienne à 81 % – j’ai tout noté et calculé! – et végétarienne le reste du temps. Les produits laitiers et les œufs m’ont manqué. La viande, pas tellement. Le poisson, un peu. Mon bilan sanguin ressemble à celui du début, même si je ne pense pas avoir mangé très équilibré.

Mais au-delà des chiffres, je ressors de ce défi alimentaire bien plus secouée que je ne l’anticipais.

Tout d’abord, les lectures et les conversations sur l’élevage industriel et le bien-être animal m’ont ouvert les yeux sur une réalité extrêmement dérangeante. Impossible, désormais, de regarder mon panier d’épicerie sans ressentir des remords. Ensuite, les contraintes que je me suis imposées sans aucune préparation ont sérieusement écorné mon insouciance… et mon plaisir de manger. Or, comme le souligne Michel Lucas, professeur au Départe-ment de médecine sociale et préventive de l’Université Laval, apprécier ce que l’on mange est essentiel. « Le “manger santé” et l’autorégulation ne doivent pas interférer avec le plaisir et le bien-être de type épicurien », soutient ce grand partisan d’une alimentation variée et axée sur les végétaux. C’est une leçon que je retiendrai.

Au premier jour de mon retour à la vie omnivore, je ne me suis pas jetée sur une cuisse de poulet, mais j’ai été soulagée de retrouver une certaine légèreté dans la préparation du souper. Je sais que je me réconcilierai un jour avec le tofu, en prenant mon temps pour explorer les formidables possibilités qu’offre l’alimentation végétalienne, sans brusquer ma petite famille. Ce jour-là, je savourerai mes choix en toute conscience, un repas à la fois.

Qui mange quoi 

Les végétaliens
Ils ne mangent ni protéines animales ni aliments provenant de l’exploitation animale (œufs, lait, beurre, miel).

Les véganes
Ce sont des végétaliens dans toutes les sphères de leur vie. Ils ne portent pas de vêtements en laine ou en cuir, et rejettent les produits d’hygiène ou les cosmétiques contenant des produits animaux ou ayant été testés sur des animaux.

Les végétariens
Ils ne mangent aucune viande, terrestre ou aquatique.

Les omnivores
Ils mangent de tout.

Vers une révolution végane?

Et si tout le monde devenait végétalien d’ici 2050? Marco Springmann, chercheur au Programme sur l’avenir de l’alimentation Oxford Martin de l’Université d’Oxford, s’est posé la question. Si c’était le cas, plus de huit millions de vies seraient épargnées, en raison de la réduction de la mortalité liée à l’obésité et aux maladies cardiovasculaires dans les pays développés. Cependant, les pays les plus pauvres verraient les risques de famine augmenter, car les protéines animales sont une source de calories importante dans plusieurs régions du monde. Les émissions de gaz à effet de serre pourraient quant à elles être réduites de 70 % grâce, notamment, à la disparition des animaux d’élevage et de la chaîne de production, de transformation et de transport de la viande, ainsi qu’à la récupération des terres agricoles et au ralentissement de la déforestation.

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