Nutrition

L'orthorexie: quand "manger santé" devient malsain

Détox, bouffe, bio, superaliments... «Manger santé» semble plus valorisé que jamais. Une bonne nouvelle, en principe. Sauf quand ça prend toute la place entre les deux oreilles. Témoignages d'une obsession malsaine.

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Photo: Getty Images

Carol-Ann Petosa s’interdit férocement de fureter sur le site PasseportSanté.net. Pas le droit non plus d’écouter les Richard Béliveau, Hélène Baribeau et Isabelle Huot à la télé. Les conseils nutritionnels, elle en a soupé.

Il y a 4 ans, cette grande brune de 28 ans pleine de douceur s’est mise à appliquer toutes les prescriptions à la page en matière d’alimentation. « Ça me faisait me sentir propre à l’intérieur », explique-t-elle avec hésitation, cherchant le mot juste pour exprimer sa souffrance. Sauf que je n’avais plus de vie. » Faire l’épicerie s’était transformé en expédition de quatre heures, tant l’analyse des étiquettes des produits l’accaparait. Planifier les repas ressemblait à une grille de sudoku : non seulement elle ne pouvait pas manger la même céréale ni la même protéine plus d’une fois dans la semaine, mais il lui fallait en plus veiller aux combinaisons alimentaires, à la provenance des produits et à leur teneur en vitamines et minéraux. « Chaque fois que j’entendais une nouvelle information sur tel aliment prétendument cancérigène, ou mauvais pour le cœur, je modifiais mon alimentation en conséquence. »

Son amoureux était exaspéré. « Je l’ai quitté parce qu’il m’empêchait de faire à ma guise. Je n’étais plus avec les autres, j’étais juste dans mon assiette. » En juin dernier, Carol-Ann pesait 36 kilos (80 livres) répartis sur 1,76 mètre (5 pieds 8 pouces). « J’étais tellement envahie par les règles qu’il ne restait plus d’options à l’heure des repas. Je grignotais à peine. » Ses menstruations avaient cessé à cause des carences, ses dents noircissaient, ses cheveux tombaient par poignée. « Un calvaire. J’ai dû quitter mon travail d’intervenante auprès des jeunes en difficulté. J’ai perdu mon appartement, mon argent. »

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De l’orthorexie ?

Carol-Ann a frappé à la porte de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, dans l’espoir de trouver enfin la « liberté d’esprit ». Elle y avait déjà été hospitalisée, 10 ans plus tôt, pour des crises d’anorexie. Mais cette fois, son mal est différent, estime-t-elle. « Je ne me trouve pas grosse : je veux juste manger parfaitement. Être pure. »

Cette obsession pour la qualité de l’alimentation a été décrite pour la première fois voilà une vingtaine d’années par un médecin californien, Steven Bratman, qui l’a nommée orthorexie (« ortho » et « orexie » signifient droiture et appétit en grec ancien). En 2001, il a consacré à ce sujet un livre, Health Food Junkies – Overcoming the Obsession with Healthful Eating, inspiré en partie par l’expérience de son amie Kate Finn. Cette dernière est morte d’un arrêt cardiaque après la parution de l’ouvrage. Elle avait une telle peur d’ingérer de la nourriture malsaine qu’elle avait fini par souffrir de dénutrition. Toutefois, le diagnostic d’orthorexie n’existe pas de façon officielle, même si le mot est populaire dans les médias et qu’il a fait son entrée dans le Larousse en 2012.

« C’est qu’aucun scientifique n’a scruté à fond le phénomène », explique Giorgio Tasca, aujourd’hui professeur à l’école de psychologie de l’Université d’Ottawa et anciennement directeur de la recherche en psychologie au Centre régional de traitement des troubles de l’alimentation de l’Hôpital d’Ottawa. S’agit-il d’un trouble obsessionnel compulsif, d’une phobie alimentaire, d’une peur extrême des maladies, d’anorexie déguisée ? Quel pourcentage de la population en souffre ? Est-ce en croissance ? « En parler publiquement incitera peut-être des spécialistes à documenter des cas dans les revues scientifiques », espère Giorgio Tasca. Le hic, c’est que les gens ayant un profil comme celui de Carol-Ann consultent peu, observe la psychologue Catherine Bégin, spécialiste des troubles alimentaires à l’Université Laval. « À leurs yeux, ils n’ont pas de problème. Bien au contraire… Manger santé est si valorisé qu’ils tirent de la gloire de leur mode de vie. Ils sont assez forts pour résister aux tentations. »

Jennifer en sait quelque chose. Quand elle récupère sa fille chez son ex-conjoint pour sa semaine de garde, elle lui lance toujours à la blague : « Mais t’as donc bien grandi, ma chérie ! » Et la petite de lui rétorquer, avec sérieux : « C’est normal, maman. Je mange bien mieux chez papa que chez toi. » C’est que l’ex de Jennifer est obnubilé par la bouffe. « À cinq ans, ma fille connaît déjà tout des dangers de la tartrazine et du sirop de maïs. Au point de refuser du gâteau dans les soupers de famille. Ça m’inquiète, mais je me sens impuissante. Son papa est convaincu de la suprématie de ses principes diététiques. »

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Geneviève Nadeau, nutritionniste. Photo: Vanessa Renaud

Avant de se mettre à dépérir physiquement, Carol-Ann aussi était fière de sa discipline à table. « Ça me procurait une sorte de high. C’était ma manière de me démarquer des autres, je suppose. À part ça, je me suis toujours trouvée sans intérêt ni talent particulier… » Mais au-delà de l’acte de performance et de la gratification de l’ego, le soin maniaque porté à son alimentation permet également de détourner son attention des émotions qu’on a du mal à gérer, ou d’un traumatisme grave, telle une agression sexuelle. « C’est comme si le sentiment de contrôle calmait l’anxiété », observe Geneviève Nadeau, nutritionniste, auteure du livre À l’épicerie sans stress, et… orthorexique. Elle est consciente du paradoxe, oui.

Ses obsessions ont culminé l’été dernier quand elle s’est mise au CrossFit, s’obligeant à un programme alimentaire digne des sœurs Dufour-Lapointe. « Ma mère est décédée des suites d’un cancer il y a cinq ans, et ç’a été un choc terrible. Ma peur de la maladie s’est accentuée. J’avais aussi de la difficulté à composer avec la douleur de son absence. Calculer à longueur de jour mes portions de glucides, de glucides complexes et de protéines me donnait une prise sur quelque chose. » Geneviève a entrepris une thérapie salutaire auprès d’un psychologue, et prend maintenant des médicaments pour calmer ses angoisses. « Je ressentais aussi le besoin d’être parfaite en toutes choses, y compris dans mon alimentation, et mon nouvel amoureux m’aide à comprendre que ce n’est pas nécessaire pour être aimée. Mais je me demande parfois si on peut s’en sortir complètement. »

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Curcuma, oméga-3, chia…

À cause de leur tempérament et de leur histoire personnelle, certains sont plus enclins à développer une relation tordue avec la nourriture. « Des tendances de la société actuelle leur fournissent un terreau fertile », observe le psychiatre Howard Steiger, chef du Programme des troubles de l’alimentation à l’Institut Douglas. Il pense entre autres à la croyance répandue selon laquelle on peut tenir à distance la mort, la vieillesse et la maladie en adoptant tel régime, ou en ingérant tel supplément ou superaliment comme le thé vert, l’huile de lin, les graines de chia.

« Regarde ce qu’une patiente m’a apporté ce matin », soupire Chantal Sigouin, diététicienne depuis 20 ans auprès des victimes de troubles alimentaires à l’Hôpital d’Ottawa. Elle montre du doigt deux grands contenants de poudre de protéines stockés dans un coin de son bureau. « C’est la grosse affaire en ce moment. » Quand elle a commencé sa carrière, ce type de shakes avec des acides aminés était très difficile à trouver, tout comme les aliments sans gluten, d’ailleurs. « Il fallait se rendre dans des boutiques spécialisées, et ça coûtait une fortune. » Aujourd’hui, les étagères des épiceries croulent sous les produits aux mille vertus, enrichis en ceci ou en cela – oméga-3, protéines, antioxydants… «Les gens les achètent en pensant prévenir les bobos, alors que c’est surtout du marketing. »

Bien sûr, la nourriture qu’on engloutit n’est pas sans effet sur le corps, nuance le psychiatre Howard Steiger. Lui-même a démontré l’impact positif sur l’humeur d’un acide aminé, le tryptophane, qu’on trouve entre autres dans la dinde. Même chose pour les propriétés anticancer des molécules des fruits et des légumes, désormais reconnues grâce aux travaux scientifiques du biochimiste Richard Béliveau. « Mais c’est un pouvoir limité qui dépend d’un paquet de facteurs variant d’une personne à l’autre », dit-il. À commencer par le bagage génétique, qui détermine en partie l’espérance de vie. Ainsi, un régime bienfaisant pour l’un nuira peut-être à son voisin. D’ailleurs, les interactions des nutriments dans l’organisme sont encore un mystère pour les chercheurs. « Les formules magiques n’existent pas, insiste Chantal Sigouin. Mieux vaut s’en tenir aux recommandations du Guide alimentaire canadien. »

Des titres chargés de promesses tapissent pourtant les rayons des librairies : La diététique anti-infarctus, 200 recettes détox – Retrouvez énergie et bien-être, Cuisiner pour vaincre la douleur et l’inflammation chronique… « Certains ouvrages reposent sur des études sérieuses et peuvent sans doute apaiser des souffrances. Mais d’autres jouent sur la crainte de vieillir et d’être malade, et nous propulsent dans une spirale du risque imaginé », se désole Patrick Denoux, professeur de psychologie interculturelle à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, en France. L’an dernier, il a publié Pourquoi cette peur au ventre ? (Lattès), dans lequel il analyse les causes culturelles des difficultés alimentaires. En particulier l’orthorexie. Le phénomène a attiré son attention il y a 10 ans, quand de nombreuses personnes ont commencé à lui exprimer leur peur «quasi pathologique» de mal se nourrir. Une hantise provoquée notamment par le mitraillage de messages prônant la saine alimentation, estime-t-il.

« Pour réduire les coûts en santé, le gouvernement incite de plus en plus les citoyens à devenir leur propre médecin. À s’autosurveiller. Il s’en trouve pour prendre l’affaire très au sérieux et développer un régime oppressif à partir du fouillis des informations contradictoires qui circulent. » 

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Moi, je mange

Pour 5 % des Québécois, le discours public sur l’alimentation déclenche effectivement de la culpabilité et des préoccupations perpétuelles, selon un sondage réalisé en 2009 par l’Institut national de santé publique du Québec. 

« Les gens se sentent un peu perdus, et c’est en partie la faute des nutritionnistes. On a instauré une sorte de dictature », constate Simone Lemieux, professeure au Département des sciences des aliments et de nutrition à l’Université Laval. Quand elle étudiait la diététique, il y a 25 ans, l’approche à la mode au sein de la profession était d’indiquer aux gens ce qui était jugé bon ou mauvais pour la santé. « Le fait de mettre des aliments sur un piédestal et d’en traîner d’autres en enfer a créé des déséquilibres. » 

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Sonya Anvar Photo: Collection personnelle

La notion d’interdit à table fout le bordel, acquiesce Sonya Anvar, 29 ans, alors étudiante en biologie moléculaire à l’Université Bishop’s, à Sherbrooke. La brunette aux boucles joyeuses a déjà poussé très loin la logique du boycott alimentaire : même le brocoli vapeur et les patates au four étaient devenus sources de «pollution du corps» et de « désastre sanitaire ». À l’époque, elle étudiait en naturopathie, arborait des tuniques en lin, fantasmait sur un monde sans maladie. Un idéal réalisable si chacun se nourrissait exclusivement de fruits frais, de légumes crus et de noix, selon les règles du régime crudivoriste. Sa coloc et elle avaient même banni le four de leur quatre et demie de la rue Saint-Denis, à Montréal, lui préférant le déshydrateur et l’extracteur à jus. Mais au bout de deux ans de stricte observance, l’envie de mordre dans du « gros méchant cuit » s’est mise à la tenailler. « Je m’imposais tellement de restrictions que ça a viré au cirque mental. Je mangeais de la pizza tous les jours en cachette, parfois un sac entier de pâtes – noyées dans de la sauce rosée –, en me promettant de me remettre au cru dès le lendemain. »

Plusieurs nutritionnistes, dont Simone Lemieux, prêchent désormais pour le retour du plaisir à table. L’approche, qualifiée par certains d’alimentation « intuitive », se base entre autres sur le fait de manger à sa faim ce qu’on aime, en cessant d’apposer des étiquettes sur les aliments. Un bonheur sans exclusion qui s’apprivoise lentement, une bouchée à la fois.

« J’ai mis des années à me libérer de l’idée que, en réintégrant la cuisson, j’étais un être qui passait d’idéal à médiocre, que j’avais lamentablement échoué », confie Sonya. Aujourd’hui, la jeune femme profite du désir retrouvé d’investir ses énergies ailleurs que dans l’alimentation. Politiques sociales, sciences, philosophie… « J’ai élargi mes champs d’intérêt. Je commence même des cours de danse swing avec mon chum ! » Mieux encore, la pression constante de « vivre parfaitement » s’est évanouie. « Je me sens calme à l’intérieur. Enfin. »

La grande confusion

Au pays, une personne doit faire environ 200 choix par jour parmi les 24 000 produits que contient en moyenne une épicerie. Dont 2 000 nouveaux par année ! De quoi se gratter le ciboulot. S’ajoutent à cela des mises en garde de toutes sortes, fluctuantes comme le marché boursier : un jour, le gras est un danger mortel ; le lendemain, c’est le lait ; ensuite, c’est le sucre, puis les colorants, le gluten… Une « cacophonie totale » dont les médias sont en partie responsables, remarque la chercheuse Simone Lemieux, qui déplore de voir tant d’études en nutrition mal rapportées.

Ce que confirment des analyses faites entre autres par le Groupe de recherche Médias et santé de l’UQAM, aujourd’hui appelé le Centre de recherche sur la communication et la santé : les journalistes ont tendance à mettre l’accent sur les nouvelles négatives, à déformer les résultats des recherches en les dramatisant ou en omettant les « peut-être », et à citer davantage des sources profanes, comme une personnalité publique, que des sources scientifiques.

« Les gens ne s’y retrouvent plus », constate la nutritionniste Véronique Provencher, spécialiste des comportements alimentaires à l’Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels. Les travaux qu’elle a supervisés sur la perception des consommateurs face aux aliments révèlent aussi à quel point ils sont faciles à berner. « Il suffit d’accoler l’étiquette “santé” à un biscuit pour leur faire croire qu’il est meilleur que celui d’à côté, alors que les deux sont tout à fait identiques ! »

Reconnaître l’orthorexie

Il n’y a rien d’anormal à se préoccuper de son alimentation ou à choisir un régime particulier, comme le végétalisme ou le sans gluten, par exemple, explique le psychologue et chercheur Giorgio Tasca. Mais s’autoflageller pendant des jours au moindre écart, éviter les sorties de crainte de flancher, apporter sa propre nourriture chez les autres, allouer un temps fou à la planification des repas ou lire compulsivement des nouvelles sur l’alimentation peuvent indiquer qu’un désordre s’installe. Il existe un questionnaire pour dépister l’orthorexie, élaboré par le médecin américain Steven Bratman (sur le web, taper « test de Bratman »). Attention : il ne s’agit pas d’un outil scientifique. L’orthorexie n’a toujours pas de critères diagnostiques reconnus par les psychiatres. Certains d’entre eux définissent le phénomène comme un « trouble du comportement alimentaire non spécifique ».

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